座 – Dans le Za de Zazen

Dogen, Maître Zen du XIIIè siècle, dans le Shobogenzo Zuimonki, parle de la méditation assise sous l’appellation de recueillement assis.

Il s’agit de Zazen, que l’on traduit habituellement par, Za: s’asseoir,  Zen: méditation.
Mais le Kanji utilisé pour Za, 座, signifie également rassembler, recueillir.
Traduire Za par ‘asseoir’ n’est pas exact, car il s’agit originellement d’un nom.
Ceci a son importance car la propriété nominale par opposition à son corollaire verbal souligne l’état plus que le mouvement.
La pratique de Zazen, n’est pas le lieu du ‘faire’, de l »aller’, de l »obtenir’, ou de l »avoir’.

Comme c’est souvent le cas, plusieurs éléments s’agrègent dans ce kanji pour transcender ensemble les signifiés respectifs à la faveur d’un signifiant souple et évocateur.

Ce kanji, 座, ‘ZA’, est composé:
-d’une maison, au bord d’une falaise,
-abritant deux êtres humains,
-assis à même le sol.

Cette combinaison est très dense, très riche d’enseignements. Essayons de faire danser les différentes composantes de cet idéogramme. Cette tentative n’est en aucune manière prétention à l’exactitude ou exposé académique. Je ne suis pas un universitaire et n’ai pas de bagage de connaissances officielles sur lequel m’asseoir, ou d’éventuelles palmes, orné desquelles je paraderais le long de ces pages, fier comme un Paon Sorbonnique.

Il s’agit d’un déroulement libre, d’une expression poétique, d’un essai de saisir par ce biais le panel d’évocations, les harmoniques suggérées par cette combinaison. Comment le Za de Zazen résonne-t-il le long des parois de ma posture?

RECUEIL SUR LA FALAISE

Un abri

La maison, au bord de la falaise est posée. Elle ne va nulle part, elle est l’assise, elle-même, sans projet.
Ainsi construite, la maison est isolée. Il ne s’agit pas d’une habitation de rue, ni d’un édifice urbain. Cette maison que nous habitons lorsque nous prenons la position assise, est définitivement seule. Personne ne nous contraint à habiter, l’espace de trente ou quarante minutes, au sommet d’une falaise. C’est une autre façon d’être au monde.

La falaise et notre abri sont la posture.

Au bord de la falaise, je vois l’océan, je suis à la fois seul et ouvert sur le monde.
La hauteur de vue que m’offre cet abri est lié à l’isolation et à la précarité.
L’amplitude, la richesse du regard sur le monde permis par l’assise, dérive de la solitude de la pratique.

Embrasser le monde est une démarche solitaire. Cela peut sembler contradictoire que la meilleure manière de connaitre les hommes et de s’en éloigner.
L’homme médite dans l’abri au sommet, puis retourne au village pour s’approvisionner.
Il recueille les denrées alimentaires et les produits quotidiens, matériels et immatériels. Il se nourri des expériences qu’il traverse à titre personnel mais également des récits, des émotions et sentiments qui traversent les autres.

Précaire et instable, cet autel en sac d’os et de peau, finira par disparaître. Il n’y a aucune certitude, lorsque l’homme rejoint son abri de terre séchée, qu’il le retrouve comme il l’a laissé. Néanmoins, il peut être certain qu’un jour il montera et ne trouvera rien.
Le jeu de la falaise et de l’océan dépasse les projets du refuge. Un jour viendra ou celui ci s’affaissera au gré de la roche qui lentement s’effrite.
Un jour, sûrement, l’océan, porté par les vents plus loin qu’on ne pouvait le supposer engloutira d’une vague involontaire les planches, l’ardoise et les murs de terre.
Il reprendra ce qui lui appartient, ce qu’il a fait naître. tout cela n’a jamais cessé de lui appartenir.

Des hommes

Sous cette branche d’idéogramme, deux hommes méditent. La pratique est toujours collective, même si l’on se tient seul face au mur.
On ne peut distinguer qu’une seule silhouette à la vitre de son refuge, mais ce n’est jamais seul qu’il médite car il porte le monde.
Il embrasse l’océan. Au foyer de ses jambes croisées s’embrase l’ensemble des bûches qu’il ramasse ici et là, l’air de rien, lorsqu’il se promène.
Certains soirs, d’autres ombres s’adjoignent et dansent autour de la sienne à la lueur du feu central.
Ils repartiront tous, rejoindre le village, l’un comme commerçant, l’autre comme artisan.

De la terre

Un instant, une vie ou pendant deux cent ans, il a semblé que le dojo observait l’eau. En réalité, l’eau a laissé être ce dojo.
Ce n’était qu’eau observant l’eau, regards croisés, regard aimant, bulle en surface où les cieux se reflètent. Lorsqu’elle éclate, le ciel et l’océan se touchent à nouveau. Un moment, ils se sont vus, comme une courbure dans l’espace-temps.

En gassho  – deux mains jointes en chandelle- , une paume de main fait cette incroyable expérience de toucher une autre paume de main. Pourtant ces deux paumes, bien que différentes, sont les mêmes. Elles se meuvent d’un même élan. Elles se contemplent en miroir.

L’homme est au sol. En contact avec la terre, Zazen est un gassho entre l’homme et la terre.
L’argile et la glaise se touchent. Pendant une vie, il semble qu’elles soient deux. Par l’assise au sol, nous nous rappelons qu’il n’en est rien. Méditer, en cela, c’est mourir.
Mourir aux illusions qui déracinent l’homme de la terre.
Abandonner les couches épaisses qui se placent entre nous et la terre.

La terre enseigne la simplicité.
Au village, personne n’écoute. Parfois lorsque l’homme de la falaise ramène une poignée de terre, qu’il ouvre sa paume dévoilant la glaise des hauteurs, elle s’échappe peu à peu. Les bourrasques des voitures, le vent des gens pressés chassent la terre du creux de sa main. Au milieu de la rue, la terre s’envole. Les quelques enfants que cette main ouverte interpelle sont rapidement rappelés par les bras des parents, par les cloches d’écoles.

L’homme voit que la simplicité qu’il propose n’attire pas les siens. Vite, il faut qu’ils construisent, qu’ils élaborent, qu’ils optimisent, qu’ils estampillent.

Une couche de colle, un concept, 
Une couche de colle, un concept…

L’océan, la falaise lui ont appris que jamais, aucun d’entre eux n’invente rien. Ils rejouent à longueur d’existences les mêmes partitions, celles des symphonies ambitieuses et grandiloquentes. Ce sont celles que les gens écoutent.
Les beaux vêtements, les lustres qui brillent, les derniers discours à la mode… Tout cela se télescope, se frictionne dans les halls de concerts. Puis tout cela est chassé, par un nouvel orchestre, de nouvelles tenues, de nouveaux propos révolutionnaires.

Le refuge enseigne que rien n’est neuf. Qu’il n’y a rien à inventer, qu’aucune expression, succession de notes de musique ne mérite vraiment que l’on y appose son sceau.
L’insaisissable n’a que faire des petits bras qui s’agitent pour y clouer un nom.

Le receuil

L’homme oeuvre au recueil de la falaise.
Assis, il se recueille et il recueille.
Assis, comme on s’arrête de marcher le long des crêtes pour regarder passer les bateaux. Le mouvement de la marche altère le ressenti du passage des embarcations.
Il faut rester assis sur les falaises en craie pour apprécier la houle lointaine des océans.

L’assise laisse apparaître les pensées qui approchent au loin comme un vent qui se lève.
Imperceptiblement, on pourrait même douter que l’on entend souffler, puis de plus en plus fort, jusqu’à parfois former des tempêtes diluviennes.
Celles-ci agitent les vagues et explosent en rafales contre les parois blanches, puis s’apaisent et s’en vont, laissant les vaguelettes en ridules se balancer  gaiement en surface de l’eau.
Quelques minutes auparavant, il semblait, à n’en pas douter que la tempête durerait toujours.
Qui reste là quand la tempête s’en va?

Dans l’immobilité, recueille l’univers entier.
Par cette assise, il cesse alors d’éparpiller. Par le recueil, il rassemble.
La porte du dojo reste ouverte aux plus fragiles que les vents auraient poussés jusqu’à ce refuge, aux guerriers du dehors qui fuiteraient les combats.
Le guerrier du dedans trouve un espace de repos et entrevoit une fin aux batailles qui le déchirent.
Par cette assise, il respire enfin.

La falaise est une image, le dojo une métaphore.
L’homme qui pratique le recueillement assis est lui même le dojo.

Où l’homme s’assoit se trouve un lieu de pratique.
Il porte en lui l’abri, la falaise, l’océan.

Franck

 

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