Les mots flottent sur la rivière des pensées.
Ils se scindent et s’agglutinent en phrases.
Puis, au gré des courants et des rochers, les chaînes de mots se brisent.
L’espace d’un instant, ils disparaissent dans les sables du fond,
Et surgissent, ré-agencés, en une chaîne improbable.
A la surface de l’eau du bain, les micro-bulles formées par la mousse semblent pouvoir se combiner à l’infini. Leur structure est en constante évolution. Des continents entiers se forment et s’anéantissent chaque minute.
Sur ces mots, nous reposons. Tels des radeaux, ils nous emmènent où bon leur semble.
Comme des protéines, des acides aminés, ils constituent les briques– molles et modulables– de notre matériel psychique.
En dessous des mots?
Passer en dessous des mots, accéder au monde de la rivière pure.
Sans radeau, sans bulles, sans briques.
Passer en dessous des pensées, et voir à quel point le champ dans lequel elles se débattent et s’emmêlent est étroit et restrictif.
C’est un film ennuyeux que le film des pensées. Chaotique, répétitif, erratique, projeté dans la nuit noire, il attire toute notre attention, nous captive totalement.
En moustiques obstinés, nous y passons nos vies, focalisés sur l’écran de lumière, quand la nuit, infinie, se languit de nous.
Nous sommes la mouche qui épuise ses dernières forces contre la lucarne fermée face nord, quand, coté sud, la baie vitrée est grande ouverte.
Pourtant, dans la lucarne de perdition se reflète la baie du salut.
Au cœur même du processus labyrinthique des pensées, se trouve la porte dérobée qui conduit au dehors.
Attraper le pompon au manège du village donne le droit à un tour gratuit.
Dans le manège des pensées, les tours gratuits sont illimités.
Il n’y a rien à chercher. Mieux vaut sauter en marche et observer le mécanisme crétin tourner…et toutes les mains en l’air qui cherchent un tour gratuit.
C’est affaire de vélocité. D’honnêteté aussi. D’humilité, surtout. De confiance, peut-être.
Les pensées passent en comètes effrénées.
Une, dix, mille, des milliards dans la galaxie de notre ciel psychique.
Observons-les quand elles traversent notre champ de vision et déplaçons légèrement la bague de mise au point pour voir, non plus la tête, la roche mais la queue.
La queue de la comète la suit et laisse dans le ciel, comme un arrière-goût, comme une signature.
C’est le sillage des bateaux qui nous laisse savoir s’il s’agit d’un Ferry géant traversant la Manche, ou d’un voilier familial longeant les côtes estivales.
Le sillage laissé par nos pensées, si nous l’attrapons dans sa phase de rémanence, donne de précieuses indications sur la nature de celles-ci.
Tristement, en récoltant les informations laissées par ces signatures, nous pouvons nous apercevoir qu’il n’y a pas pléthore de navires, de destinations exotiques ou de comètes différentes.
Ces pensées sont sous-tendues par des stratégies pauvres et désespérées. Ce sont toujours les mêmes depuis la nuit des temps. A nous de devenir familiers de celles-ci.
Pour cela, il faut:
– de la pratique (augmenter sa vitesse de perception, pouvoir saisir la queue de la comète)
– de l’honnêteté (des centaines, des milliers de fois, se voir échouer sans prétendre le contraire, ni s’en accabler pour autant)
– de l’humilité (le constat que notre processus intérieur est réduit à des mécanismes incite, pour le moins, à l’humilité et au silence).
– de la confiance (abandonner la stratégie de préservation, et voir la liberté au travers)
Préservation et expansion.
Ces deux stratégies sont martiales, militaires… à l’échelle de la personne. L’Art de la Guerre, contre personne.
Préservation et expansion : deux sillages qui en fait n’en font qu’un. Le second semble être la version vitaminée du premier.
Sauvegarde et conquête de quoi?
– de l’image que nous avons de nous-mêmes ou que nous pensons que les autres ont, ou devraient avoir.
– des pièces que nous plaçons, espérant voir l’autre -le monde– placer ses pièces en fonctions de nos prévisions, de manière à dérouler nos plans et à assurer la préservation de notre identité, la sauvegarde de nos intérêts.
-…
-…
Ces dynamiques sont sans fin. La fin n’est pas leur fin. L’expansion vise à l’expansion.
L’incapacité au contentement est son essence.
En creux, l’insécurité en est la forme.
Et sur le négatif de la photo du mot « Expansion », on peut lire le mot « Peur ».
Franck – https://www.ecouterlesilence.com/blog
