Il prit son fils dans les bras.
A cet instant, il fut surpris de voir que c’était la première fois.
Non pas qu’il ne l’ait jamais tenu ni porté ces dernières années, mais c’était la première fois que l’appel à l’affection de la part de l’enfant rencontrait la disponibilité du père.
Peut-être qu’à mille occasions auparavant, l’appel à l’attention tomba comme une feuille d’automne s’échoue à la surface de l’eau trouble et se laisse porter rapidement dans jamais rejoindre le sable du fond de ruisseau.
Une feuille pour rien, puis une saison, puis une autre…
Ce soir, c’est une feuille d’automne de cinq ans qui vient rejoindre la surface et se sent rassurée par le courant serein qui lui permet doucement de pénétrer les strates de la rivière limpide.
Cette rencontre entre un père et son fils semblerait très anodine à n’importe quel autre protagoniste ou observateur habitué des scènes familiales du quotidien. Il n’y aurait rien vu d’exceptionnel, d’inattendu.
Pourtant, au moment où l’enfant tendit les bras pour étreindre son père, l’univers tout entier retint son souffle car le cœur de l’adulte manqua un battement.
Au creux de cet effondrement du temps, il put voir les pages et les pages de rencontres échouées, les graines de frustration qu’ il arrosait d’ignorance.
Un soixantième de seconde que l’amour dilate pour laisser voir l’historique de tous ces appels en absence.
Le père au ruisseau trouble et erratique se comporte comme on crie depuis une barque hors de contrôle. A chaque instant, les remous laissent croire qu’elle pourrait chavirer.
Une pierre aperçue le long du cours de l’eau, et c’est le fracassement qu’il craint en la voyant ainsi approcher. Tant qu’elle n’est pas dépassée, tant qu’elle n’apparaît pas derrière lui, il continuera de se protéger. Alors il crie: « Attention, attention, dégagez le passage ! Ca va trop vite, je ne contrôle pas ! »
A peine échappe-t-il à la pierre qu’il en aperçoit déjà une autre sur la voie.
Les moindres feuilles qui touchent son embarcation, il les détruit d’un coup de pagaie brutal. Au lieu de les recueillir doucement d’une main qui caresse la surface de l’eau, il les écarte, y voyant une menace à l’intégrité de sa barque.
Embourbé dans son quotidien, les pieds pris dans les sables mouvants de ses émotions, l’esprit chaviré par les tourbillons de pensées, le père ne voit pas la beauté, la simplicité, de appels de l’enfant.
Il n’y a pas d’appels de l’enfant,
L’enfant est un appel
Appel à l’attention.
Par anticipation panique, manquant déjà d’air pour lui même, le parent souvent hurle.
Il pense que l’attention qu’il est censé donner est une mauvaise utilisation de des ressources propres, qu’en l’accordant à des broutilles de gosses, elle ne lui sera plus disponible pour gérer son chaos intérieur (ses rapides personnels).
Croyant se préserver en agissant ainsi et raisonnant en termes économiques (optimisation des ressources –psychiques–), il poursuit sa course folle.
Le cœur reprend sa danse. Avec le battement suivant, il comprit qu’il n’en était rien, que l’appel à l’aide de l’enfant est en réalité un écho à l’appel à l’aide que l’enfant perçoit et qui émane de l’adulte.
Inconsciemment, ou très consciemment, l’enfant tend les bras comme une opportunité de s’asseoir sur un rocher pour voir la folie de la barque et du courant.
L’univers entier s’est donc ouvert l’espace d’un battement, puis s’est refermé.
Comme si de rien n’était, comme s’il ne s’agissait de rien d’autre que d’un père tenant son fils dans les bras.
Entre ces deux battements de cœur, la graine du renouveau a bien été semée…
Moins d’une seconde pour transformer un paysage, pour changer le cours des rivières, pour inspirer, une fois encore, une première fois.
Franck
