Plancher devant la page blanche, c’est plonger au cœur des profondeurs infinies. Et joyeusement sauter dans le vide.
S’encroûter devant un écran plein, saturé d’informations niaises et d’espace publicitaire affamé, c’est couler sous un tsunami visqueux, équipé d’un bracelet électronique.
Rincé, épuisé, balloté, bringuebalé, fracassé, mais toujours identifié.
C’est sauter bêtement sur la déferlante, comme un surfeur crétin accourt vers la vague, une enclume au cou.
Devant l’écran, tous, nous nous cachons.
Comme le jeune enfant met les mains sur son visage, pensant contenir ainsi les manifestations faciales de sa vie intérieure, l’écran nous dissimule aux regards de nos paires.
Fébriles, nous exerçons notre œil anxieux sur les mœurs de nos amis, comparant sans relâche, la sueur moite perlant aux tempes.
L’homme atomisé, lobotomisé, s’éparpille. Agité, excité, terriblement angoissé, gavé d’attitudes et en quête d’identité, il guette…
…un groupe à rejoindre, une page à aimer, un attendrissement convenu sur un chaton, sacrifié sur l’autel du Carnaval Planétaire. Pauvre minou. Pauvre de nous.
Grégaire, il se questionne :
-« Suis-je de ceux-ci? Suis-je de ceux-là ? Et quel groupe correspond le mieux, non pas à ce que je suis, mais à ce que j’imagine être celui que l’on perçoit? »
Et derrière l’écran, derrière la vitre sans teint, qui se cache et observe ?
En se cherchant, en sautillant, en touillant la surface de son être, comme le proposent nos sociétés d’écrans, l’ homme post-moderne génère une mousse, une manne merveilleuse que l’on n’a jamais fini d’écumer. D’exploiter donc.
Il faut alors pour combler ce besoin sans fond, que l’on propose en face des solutions magiques : des kits identitaires pour hommes à étiquettes et femmes à code-barres. Vêtements, accessoires, musique, applications, structures linguistiques… Tout cela en miroir s’appelle et se répond, se renforce, se complète, se recycle.
Babylone où la tour babelle.
Par effraction, il faut d’urgence rentrer dans ces esprits, équipés d’un projecteur à la main…ou plutôt, d’une poursuite. Et suivre avec agilité les chemins des pensées erratiques, pauvres et tronquées, telles qu’elles rebondissent d’écrans en crânes creux, de clics en têtes à claques.
J’observe le mur.
Je ne suis pas assis dans l’école Soto du Zen japonais.
Pourtant, face à moi-même, j’observe bien le mur. Le mur de mon profil.
C’est vrai qu’il est difficile de ne pas se grimer, de se montrer de face, sur une page de profil.
Et, face à mon profil, je suis contraint aux choix que l’on m’impose…Ou que je suis assez myope pour m’imposer moi-même.
Massivement, je me contrains à opter pour des bribes de sentiments grossiers, des raccourcis d’idées. Et c’est parti.
Une roulette de souris sous le doigt, on y va: Les projections des autres défilent à toute vitesse et je décide de celles qui en valent la peine, celles dans lesquelles j’ai un intérêt à miser un clic, et les autres…
Des dizaines par minute, des choix simples, décisions viscérales, rapides et futiles.
J’aime/ j’aime pas
Je participe…pas.
Un cœur, un soleil, un bonhomme content. Dans l’émoji, l’émotion gît.
La maternelle cajolante où c’est toujours l’heure des mamans.
Réduire l’espace à l’écran, en multipliant les informations, et créer un nivellement barbare, appliquant la règle suivante : tout ce qui est à l’écran se vaut. C’est l’effet que finit par produire la juxtaposition forcenée.
Comme lors des flux d’informations télévisées, ou des nouveaux spectacles comiques : le rythme est le maître. Qu’en a-t-on à faire de la qualité s’il n’y a pas de temps pour l’apprécier ?
Alors on enchaîne. Je scroll encore un peu plus vite.
C’est grisant, cette impression de pouvoir.
On offre le glaive à l’esclave afin qu’il puisse trancher…, non pas des illusions ou des arguments fallacieux pour faire avancer l’humanité, mais des framboises dans un sceau. Ça sert à rien mais ça l’occupe.
Et à longueur de journées nous tranchons, sélectionnons les pépites, dans le pédiluve.
S’il vous arrive de penser qu’il pourrait être intéressant de laisser le sabre en plastique à ceux qui aiment barboter dans la mare aux canards, pour plonger dans l’océan…
Si vous sentez en vous les cellules d’eau gronder et appeler le large, si vous réalisez que pendant toutes ces années serviles, vous aviez la clé des chaînes à vos pieds…
Goûtez à nouveau le silence libérateur, il est doux, c’est votre vraie demeure…
Maintenant, souriez doucement, et cliquez en haut à droite sur la petite croix.
Franck.
