-Regarde ces chiens errants, ceux de Venise ou d’ailleurs.
Ils courent dans tous les sens et n’ont pas de direction.
Ils prennent ce qu’ils trouvent là où cela se trouve. Ils se reproduisent abondamment, en toute anarchie, promettant à leur progéniture une vie de dégénérescence. Que leur importe?
Et tous ces animaux abandonnés le long des barrières d’aires de repos.
Qu’espéraient-ils? Combien de temps cela leur prendra-t-il pour opérer les modifications nécessaires à leur survie à court terme?
Cesser d’attendre un sauveur, un enfant au regard qui s’attarde, une association bienveillante…
La grande majorité des animaux dont on se déleste n’y aura pas droit.
Ils rejoindront les meutes, de Venise ou d’ailleurs, ou longeront les murs, craignant les coups des ivrognes de la nuit.
-Veux-tu dire que nous sommes ces chiens errants, que nous renversons les poubelles les unes après les autres pour tenter d’apaiser la faim de la nuit?
-Attrapons, si tu le veux bien, cinq de ces loups des villes… A chacun d’eux, nous passons une laisse d’égale longueur. Assurons-nous de sa solidité, car la nature que nous leur connaissions a changé et ils tirent avec la fureur et l’obstination qu’enseignent les environnements hostiles.
Ensuite, choisissons un pré de liberté, perdu, loin des villes et des gens. Plantons en son milieu un piquet profond. Une fois les cinq laisses passées autour du piquet, ôtons-nous de la scène.
Laissons faire et observons. que vois-tu?
-Ils ne semblent pas s’être apaisés. Ils courent toujours en tous sens. Ils mangent la terre et les cailloux. Le soir venu, décharnés, épuisés, ils donnent une impression plus paisible.
-Plus paisible? Regarde donc: l’un renifle, l’autre lèche. Un troisième s’agrippe à la queue d’un congénère pendant que celui-ci scrute l’horizon, l’œil hagard. Un dernier se fait menaçant, les oreilles pointées en avant, il entend nos pas. Trop tard.
Ils s’excitent, grognent et growlent, bavent et s’agitent comme ils le font toujours : en cercle. Ne crains rien, ils ne peuvent pas nous atteindre.
-En effet, il semble que nous ne puissions être atteints. D’où vient ce sentiment de paix au milieu même de l’anxiété?
-Ils sont enchaînés à leurs affaires. N’étant pas partie prenante, nous sommes saufs. Et puis, toi qui inspire et t’assois, dis-moi qui peut encore être atteint?
Ne réponds pas, respire plutôt et observe le sillon profond qu’ils empruntent dans leur course folle.
Vois-tu leurs laisses entremêlées les unes aux autres, vois-tu leur course saccadée s’interrompre ici ou là par une chute, une roulade…puis reprendre, encore et encore.
Où vont-ils? Et où peuvent-ils aller?
-Ne pouvons-nous pas les libérer?
-Leur course chaotique a eu pour effet de tracer un fossé circulaire qu’ils habitent maintenant. Ils auraient pu creuser un cratère du même diamètre, mais il tirent.
Ils tirent si fort que les laisses solides tendent à se rompre à chaque instant.
Regarde le piquet qui vacille…il finira par céder.
Ne t’inquiète donc pas, ils seront bientôt libérés…
….Mais libérés de quoi? Et libres de faire quoi? D’aller et venir à nouveau en chiens errants? De tirer encore sur une laisse qu’on leur passera au coup?
La force centripète est leur condition, l’entropie leur destin.
Ce n’est pas le piquet qui les cloue à leur conditions, et ce n’est pas la laisse qui les enchaîne. Enlevons l’un et l’autre. Rien de plus simple. Maintenant, dis moi: Quelle est cette liberté?
Comme des chiens fous, nous cherchons à nous libérer et nous creusons notre propre fossé d’où nous ne sortirons pas. 5 sens, des émotions, des pensées, des membres, une conscience.
En arrêtant de tirer, de chercher à nous sortir, nous sortons.
Au bout d’une laisse attachée, tant que nous restons des chiens fuyards, il n’y a pas de solution. Quand bien même nous parviendrons à nous enfuir, fuir resterait notre nature. Y aurait-il un rocher pour y reposer nos têtes?
Ces cinq chiens forment un seul corps, où tout tend à se déchirer.
C’est la terre qu’ils occupent. Leur univers.
Pour l’instant ils sont ce fossé. C’est là toute leur vie.
Trop occupés à se poursuivre, à se battre, ils s’enfoncent toujours plus profondément dans ce tout petit monde de terre humide, ils créent eux-mêmes leur caveau.
Ils sont les êtres uniques de ce drame de quelques mètres.
-Que peuvent-ils faire d’autre, ont-il le choix?
-Que pouvons-nous faire d’autre? Avons-nous le choix?
Retrouver l’harmonie, le soir auprès d’un maître aimant, peut-être. N’attendre rien, mais profiter de la main qui passe, et repasse le long de notre crâne encore poilu.
La gamelle pleine du matin. La gamelle vide du soir.
Non, il n’y a pas de piquet à enlever, pas de laisse à rompre.
Ne plus penser le piquet, ne plus penser la fuite, ne plus penser le fossé. Ne plus nourrir nos chiens sauvages. Ne pas chercher à les dresser pour autant. Mais ne plus voir le monde par leurs yeux avides.
Le pré, la nature, le ciel, les étoiles, l’humus et le vent, la rosée et la pluie.
Sentir le pré, la nature infinie au-delà.
Voir le ciel, les étoiles qui étendent leurs lumière toujours plus loin.
Toucher l’humus, de nos truffes fatiguées,
Ecouter le vent qui vient, puis s’envole
Goûter la rosée et boire la pluie qui passe.
Humus cosmique et rosée diluvienne.
Franck

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