Conquête dans un Verre d’Eau.

Ad Nauseum- (Supplique contre l’ivrognerie corporate)

Enivrez-vous, cadres sup’ et petits cadres, 
Enivrez-vous de tout, 
Mais par pitié, managers et N+rien,
Enivrez-vous tout seuls…

Voici maintenant les paroles de la chanson des forçats, nous la chanterons ensemble dans un instant, sur le pont du navire, comme on crache face au vent:

« E-réputation, personal branding, proactif, chiffres, performances, fluidification du process, rétroplanning, force de proposition, stratégie marketing, image de la marque, données quantifiables, culture du résultat…. »

-Et la poésie du vivant, me direz-vous?
-Morte, par strangulation.

L’illusion de maîtrise qu’offre l’emploi de cette terminologie est certes galvanisante, et rares sont ceux qui peuvent confesser ne jamais avoir emprunté ces détours, fruits du désespoir ou de l’ignorance inhérente à la jeunesse.
L’ivresse pourtant, la vraie, celle de la vie qui, circule partout et échappe à tous, est hors cadre.
Comment un cadre parviendrait-il alors à s’enivrer d’autre chose que de son vin rance?

Il ne suffit pas de le faire couler à flot pour en faire un millésime.
Ni de boire ce qui se déverse dans les rues pour faire de soi un œnologue.

Aux questions posées par la créativité infinie de la vie, ils répondent par un business plan. C’est tellement bête, qu’on en reste coi. Mâchoire au sol…on s’habitue, on obéit.
Une vertu de la bêtise à l’état pur est de contraindre à l’adhésion…par stupéfaction.

Ils plaquent ces cadres froids sur le Réel fugace et joueur.
Ils engluent les albatros libres et majestueux dans trois tonnes de papier tue-mouches

Ad Nauseum: la nausée publicitaire. Qu’ont-ils donc tous à vendre, ces capitaines déplumés? Ignorants de l’océan du Vide Salvateur, ils sont les porte-drapeaux de l’archipel stérile du Néant d’Anxiété.

Réunis en petits capitaines, ils s’excitent les uns les autres.
Entre deux escales (ou deux naufrages), ils arpentent les rues piétonnes et fouettent à foison les pauvres badauds qui passent à portée de cordes– collègues, employés, femmes, enfants, caissières de supermarché, serveurs de restaurants…
Il est vrai qu’ils sont bruyants, et vous haranguent avec un sens pittoresque de l’intrusion.
Leur violence, plus ou moins bien vernie, s’insinue dans les structures psychologiques des passants malheureux. Impressionnés, par désir de ressemblance ou par crainte de la sanction, ils se mettent alors en marche.

Certains déjà s’ordonnent en rangs par deux, ils se serrent les uns contre les autres au son du fouet qui claque. Tout heureux de se voir rejoindre un groupe, une équipe, un troupeau, peu importe. Dans la même direction, ils sont rassurés et embarquent sur le navire des forçats. Ils chantent tous cette même chanson. Facile à mémoriser, les paroles sont en anglais, langue des conquérants. Mieux qu’un chant de guerre, c’est un mantra débile, qu’on entonne comme on mettrait sa tête dans le sable.

Les prêcheurs obsessionnels de la bonne parole corporate se réveillent un matin avec la nausée. Car, subitement et sans annonce, la vie s’est enfuie.

Franck Joseph



©FJ
Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

 

 

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