La Poule et la Forêt

La poule vivait ainsi, sagement, et depuis des années.
Du haut de son parpaing, elle sautait souvent et rejoignait le sol, lorsque les graines tombaient, lancées par un fermier aimant, mais pressé.
Pour les épluchures, il fallait parfois jouer du bec et piailler plus fort que les autres, tant elles étaient délicieuses et unanimement convoitées.
Les œufs du matin, encore chauds, étaient prélevés par les enfants accompagnés de la fermière.
Les jours s’écoulaient mollement. La poule et ses amies laissaient la fraîcheur de la nuit se compenser par la chaleur de leur abri. De bec en bec, elles se passaient  en soirée des histoires de poule, de cagettes, de poussins et de graines nouvelles.

De temps en temps, l’une d’entre elles venait à cesser de bouger. Le fermier l’emmenait. Une autre poule viendrait la remplacer, plus jeune, avec d’autres histoires à raconter. Toujours les mêmes.

Souvent, la pluie battait le sol avec un tel bruit incessant qu’elle en devenait hypnotique aux oreilles des gallinacées. Des heures durant, par ondes montantes et descendantes, l’eau s’écrasait en millions de gouttes épaisses.
Blotties les unes contre les autres, les poules patientaient. Secrètement, elles jouissaient que se présente alors une telle opportunité pour ne rien faire, sans qu’aucune culpabilité ne vienne contrebalancer le plaisir de la nonchalance.

Ces jours-là, l’humidité au sol était telle que celui-ci se muait en un bassin boueux.
Perchée sur bloc de ciment et bien au sec sous son abri, la poule assistait à l’alchimie banale. Elle pouvait voir l’eau s’accumuler et la terre se dématérialiser. De sèche et solide, elle devenait gluante et magmatique, puis se fluidifiait progressivement pour n’être plus qu’une énorme flaque.
Le grillage dont la terre sèche assurait l’ancrage et la rigidité, devenait souple sous ses yeux.
Avec le soleil que ni manquerait pas d’assécher et de densifier à nouveau l’humus, ce grillage s’imprimera de sa fonction première et deviendra  la limite entre ce qui fait la vie de la poule et le reste du monde.

Pour quelle raison? Et pourquoi ce jour-là plutôt qu’un autre?
Elle sauta au sol se vit barboter dans une eau qui lui montait jusqu’au cou.
Elle n’avait pas anticipé la froideur de ce bain soudain. Son sang lui donna l’impression de se figer dans ses veines.
Quel surcroît d’esprit aventurier la poussa à aller plus avant, à plonger la tête sous l’eau, à la passer sous le grillage pour apparaître soudain de l’autre coté?
Elle même ne le sait pas et ne s’en inquiète plus en cet instant, tant elle est absorbée par sa découverte subite.

Dos au grillage et les pattes dans la boue, elle contemple le champ à l’orée de la forêt.
Elle avance et picore et découvre peu à peu, les graines au sol, ce qu’elle trouve sur sa route. Elle titille du bout du bec. Curieuse, ludique, elle teste et s’émerveille. Devant elle, les troncs se dressent. La verdure des larges branches la séduit et l’appelle au delà de tout ce qu’un caquètement pourrait exprimer.

Elle pénètre alors le bois, s’abrite sous les arbres.
Déjà le soleil perce au travers des branchages et lui sèche amicalement les ailes.
Elle teste encore. Ici, les écorces au sol, là, les brindilles d’un ancien nid, plus loin encore, un caillou qui roule sous ses pattes.
L’espace au sein duquel elle évolue la voit se focaliser successivement sur ces divers objets. Elle chemine ainsi jusqu’au cœur de la nuit.
Dans un buisson, elle attend que la fraîcheur s’estompe, que le jour, à nouveau, pointe. Un sourire de poule s’esquisse doucement. Dans le creux de la confiance qui l’envahit alors, elle s’endort.
Les étoiles lointaines lui apparaissent plus proches. Une en particulier lui parle doucement dans une langue qui est étrangère à celle qui sortait du gosier du fermier et de ses enfants ainsi qu’à celle qu’on utilise pour les histoires du soir, là-bas, dans le poulailler. Une langue qui n’en est pas vraiment une.
Et pourtant, elle comprend. L’échange est tendre et intense, long et furtif à la fois.
Des bruits de pattes familiers achèvent son rêve serein. Aussi, quand elle ouvre les yeux, la transition est douce entre les craquements de son sommeil et les oiseaux qu’elle voit réunis devant le buisson, en libre comité.

Ils sont de plusieurs espèces. La majeure partie des physionomies qui composent les membres de cette petite assemblée lui est familière. Elle avait déjà pu les observer au travers du grillage. Quelques uns cependant, lui semblent saugrenus. Leurs formes et la manière qu’ils ont de se mouvoir sont à ses yeux d’un autre monde.
Ils sont là pour elle, pour l’inclure dans leurs aventures et leurs découvertes. Naturellement elle les rejoint. Les ailes s’entre-frottent et les voix s’inter-mêlent.

Ensemble, tout le jour, ils arpentent la forêt et se nourrissent de ce qu’ils trouvent.
Ensemble, ils observent ce qui se présente à leurs yeux. Leur jeu de piste est éternel et chaque pierre, chaque bloc de terre, tant il est neuf et inattendu, est à la fois indice merveilleux et aboutissement de la quête finale.

Lorsque la nuit s’élève, ils cessent leurs affaires et  se regroupent en cercle silencieux.
Assis, statiques et les ailes écartés ils communiquent, accueillent et élargissent leur regard jusqu’aux confins nocturnes qui pénètrent tout.

Est-elle encore la poule qui picore ce qu’elle trouve?
Est-elle le groupe d’oiseaux qui chemine le jour durant?
Est-elle le chemin parcouru, ou l’objet picoré?
Ou est-elle la forêt infinie qui se fond dans la nuit?

 

Franck Joseph


©FJ oct 2018
Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

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