Maître ou pas Maître? Telle est la Question…

Il y a quelque chose de suspect chez celui qui cherche à enseigner.
Pourquoi donc vouloir enseigner?

Le Bouddha lui même n’a pas spontanément endossé le rôle du maître.
S’il avait suivi son premier instinct, il n’y aurait très certainement jamais eu aucun enseignement de sa part.
Tout au plus, quelques échanges silencieux au sein des cercles ésotériques de son temps.
Au mieux, des tiges de pâquerettes qui tournent avec légèreté entre un pouce souriant et un index apaisé.

Jésus, pour sa part est allé chercher les disciples.
Voici donc deux démarches en apparence totalement opposées.
A moins que ceux à qui il s’est adressé selon l’injonction fameuse: « Viens, suis-moi », ne soient en fait pas tant des disciples que des convertis.

De la même manière que le bruit du caillou qui heurte le bambou provoque l’éveil chez le moine zen, les paroles de Jésus ont transpercé le cœur des ‘disciples’ affairés.
Tel le café en poudre au contact de l’eau, ce sont en réalité des convertis instantanés.
Ce n’est qu’a posteriori que l’on en a fait des ‘disciples‘ chargés de recueillir et ‘transmettre’ l’ ‘enseignement’ de Jésus.
Il ne faut pas exclure la possibilité que ces trois termes en italique ne soient que des constructions pratiques de ceux ayant un intérêt à l’entretien de cette histoire.

Ceci est d’autant plus probable que les défenseurs d’une telle (re)lecture des événements sont très attachés à leur statut d’héritiers officiels. Dans la moins grave de ces pathologies d’identification, il s’agira d’une nécessité psychologique sur laquelle repose un équilibre niais.
Dans le pendant le plus sévère, il s’agira d’une nécessité de crédibiliser un discours, d’asseoir un pouvoir, d’aspirer puis de retenir un patrimoine.
Dans la réalité ces deux facteurs, psychologique et politique, s’entremêlent de manière complexe (et perverse).(cf Politique ou Spirituel?)

Enseigner pour être enseignant.

L’enseignement qui relève de la sphère du vouloir n’est pas nécessairement vicié mais a une forte teneur en sels identitaires.
L’aspirant enseignant–de ceux qui courent les ruelles du bien-être– ne dit rien d’autre que lui-même. La seule densité que l’on trouve en disséquant leurs cadavres de discours, est la nécessité qu’ils avaient de laisser une empreinte, elle même issue de leur urgence à se dire.
La question que l’on est en mesure de se poser dès lors est la suivante: quelle peut être la portée réelle d’un enseignement qui n’a d’autre vertu que d’apaiser –momentanément et  surface– l’angoisse existentielle de son énonciateur?

Certes, ceci, ce ‘lui-même’ qui cherche à se dire, mais à un autre degré que celui emprunté par les ondes de ces mots, est en soi (et pour qui sait le lire), un enseignement.

Un riche enseignement… sur la vanité et le désespoir de la frustration.

L’enseignement dont la valeur sera la plus incontestable et dont le contenu sera le plus nécessaire à l’humanité est bien celui dont l’enseignant pourrait très bien se passer.
Comme le Bouddha, qui n’envisageait absolument pas de partager ses découvertes avec le monde.

L’enseignement parfait pourrait très bien se passer….de l’enseignant.

Il s’enseigne au delà des mots et de ceux qui les empruntent (ou pire, les volent).
C’est par la vie qu’il se déroule. Il viendra, sans sprévenir illuminer le regard de celui qui était mûr pour le recueillir, qu’il en soit conscient ou non.
La récolte des mots de sagesse peut advenir sans mots…Elle goutte opportunément aux tympans perméables.
A contrario, prenez le meilleur des recueils où affleurent les plus riches, les plus savoureux des mots aptes à transfigurer les cœurs…Mettez le entre les mains indélicates d’un lecteur affairé, il n’y verra que charabia et perte de temps.

L’enseignant authentique pourrait très bien se passer de l’enseignement.

C’est un excellent critère de discrimination.

Quand l’enseignement se fluidifie et qu’au cours de la mise en mouvement d’une de ces formes, il rencontre l’enseignant sans urgence, quelque chose alors se passe, à moins qu’il ne s’agisse là de rien du tout…

L’enseignant, trop souvent, cherche à être plus qu’il n’est vraiment.

Premier écueil: apparition de l’enseignement:

Il faut que l’enseignement soit transparent, et lorsqu’il commence à apparaître sur la toile de fond de la vie, au gré des accolements et reliures, des accolades et des lectures, c’est alors qu’il disparaît, englouti par la forme-enseignement.
Il doit être cousu dans le tissu de la vie avec un fil de même couleur que celui que déroule le monde.

Autre écueil, pire encore: L’apparition de l’enseignant.

Lorsque émerge l’enseignant aux yeux de l’aspirant en sagesse, disparaît instantanément toute figure enseignante et tout embryon de sagesse.

Avec le vent qui se tait, la feuille d’oranger se pose à la surface du cours d’eau.
Sans faillir, la feuille est amenée à l’embouchure du fleuve.

Le vrai enseignement est toujours prononcé avant que les lèvres ne s’entrouvrent, avant que l’air ne s’y engouffre pour projeter les mots, avant que les pensées n’emplissent de signes furtifs les wagonnets de vocables, depuis la mine de Rien.

Le véritable enseignement ne se planifie pas, il ne fait pas l’objet d’une vile stratégie marketing, orchestrée par des professionnels de la séduction ou bricolée par un obsessionnel de la parution.

C’est une rencontre absente entre une situation complexe, un œil ouvert et un cœur parvenu à maturité.
Par cette difficulté d’appréciation de la situation donnant lieu à cette transmission, apparaît une esthétique du non-attachement.

Les raisons de cette rencontre n’importent pas.

Lorsqu’elle advient, fruit d’un agencement mystérieux,
Elle enfante le monde,
Et les piliers de l’univers mouvant
Se mettent à tanguer.
Tranquillement, la fleur d’oranger glisse son chemin
Au delà des regards.

cf: Le Grimoire des Profondeurs )

 

Franck Joseph


©F.J Nov 2017

Lien vers les Recueils en version papier : RECUEILS

4 commentaires

  1. L’Enseignant est en nous qui Le re-connaissons. Enseigner est une Fleur éclose qui n’a besoin de rien d’autre que de sourire en Son Éclosion. Nous sommes tous des apprenti-sages. En tissage de Vie, rendus manifestes comme un Témoignage de Cela. Alors, celui qui ne voit pas qu’une fourmi peut lui enseigner en cet Echo, il n’est pas à voir en toutes choses L’Émerveillement d’apprendre.

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