Porté par un Rayon de Lune

 

 

       En entrant dans la chambre, ce soir là, il ne se doutait pas vraiment de la décision qu’il allait prendre. D’ailleurs, s’il avait eu une quelconque manière d’anticiper ce choix, il n’aurait sûrement pas pénétré la pièce.

 En cela, les événements ne se seraient pas enchaînés de la manière que l’on connait et il aurait encore pu retenir le cours des choses. Le récit que l’on a lu tant de fois, contant un destin si extraordinaire, n’aurait pas eu lieu d’être.

Au plus ses pas se rapprochent du lit conjugal, au plus il peut sentir dans ses veines la décision bouillonner et prendre forme.

Les racines de ce qui va advenir s’étendent tellement loin qu’il est désormais impossible d’en retrouver la source, la graine, qui pousse depuis tout ce temps et qu’il s’apprête à récolter sans vraiment le savoir.

Son épouse est allongée au coté de son jeune enfant. Chaque soir, depuis plusieurs mois, il s’avance à ses côtés et se laisse aller au sommeil, après avoir contemplé la nuit.
Depuis que l’enfant est né, elle se couche un peu plus tôt. Son fils et elle partagent les jeux, les repas, les rêves aussi.
La complicité est parfaite, c’est celle d’un mère et de son fils. Ils sont liés par la vie, et les désirs de l’enfant sont naturellement comblés par la mère, à peine viennent-ils de s’exprimer.

En dépit de tout l’amour qu’ils se portent…Sûrement, aussi, à cause de tout cet amour qu’ils se portent,  ils sont encerclés, enfermés par les bras l’un de l’autre.

Il les avait pourtant déjà vus allongés de la sorte plusieurs dizaines de fois.
Il s’étendait alors aussi sur le grand lit qui recouvrait sol, sous les voilages voluptueux, et respirait avec eux.
Jusqu’au lever du jour… puis il ouvrait les yeux et devenait celui que l’on attend de lui.
Et il n’avait rien d’autre à être, alors cela convenait. Il se laissait volontiers prendre dans la danse des gens.
Drôle, beau, riche et brillant, il sentait le regard de la convoitise des autres le caresser. A la fois douce addiction et surcroît de tristesse. Comme on aime le vin, qui rend gai, puis frappe la tête.

Il savait bien qu’un jour, il deviendrait son père. En mieux, puis en pareil, et, pour finir, en pire.

L’astre est large dans le ciel et les étoiles innombrables.

Au milieu de la pièce, un carré de lune étend ses rayons par dessus les draps. Leurs ondes distribuent les ombrages au gré des corps endormis.
Bleue, limpide et douce, la lumière porte leur vue aux yeux de Siddhartha.
Ce soir, les étoiles fixées sans ciller, n’ont pas suffi à lui alourdir les paupières suffisamment pour rejoindre la chambre et attendre demain. Le poids des jours passés, la force de l’habitude sur sa lancée, ne l’entraînaient plus dans leur course aveugle.

Il se sait dehors du tableau. Le paysage est magnifique et la scène touchante. Son cœur bat bien plus loin que le cadre de bois et le filet d’eau figé ne peut recevoir le fleuve sauvage de l’amour qu’il ressent. La fougue du courant briserait les berges et les ponts. Comment feraient-ils alors pour passer de l’autre côté?

Il sait qu’il doit partir, s’il veut pouvoir vivre et laisser couler l’eau.
S’il reste encore un an ou s’il attend un mois, alors les filets du rôle de père, de mari et d’amant se saisiront de lui.

Il embrasse une dernière fois sa femme et son jeune fils.
Par ses lèvres mi-closes, jointes en un baiser, il les effleure à peine.  A cette heure de repli nocturne, il est encore bien trop tôt pour qu’ils s’éveillent et Siddhartha le sait.

Il leur parle pourtant sans mots et sans pensées. Par delà le passé, les mille fois où ils se sont étreints, par delà le futur et sans compter l’espace qui les sépare déjà.

Il sait qu’à la faveur d’un matin que la nature saura dérouler jusqu’au seuil de ses pieds, il les retrouvera et pourra les aimer mieux et les guider plus loin qu’il ne l’eut jamais esperé en restant.

Porté par un rayon de lune, qui peut dire que le Bouddha partit le cœur léger?

Franck

   (Version Audio disponible ici)

 

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