Deux Ecuries, un seul Discours

Shunryu Suzuki rappelle, dans Zen Mind, Beginner’s Mind, une histoire issue d’un sutra, dans laquelle on distingue quatre sortes de chevaux.
Les excellents, les bons, les médiocres et les mauvais.

Les excellents chevaux sont ceux qui galopent en suivant instinctivement la volonté de leur cavalier, sans que celui-ci ait besoin de penser à agiter la cravache.
Les bons chevaux galoperont aussi efficacement, avant même que l’ustensile du cavalier n’ait le temps de toucher leur poil. Les chevaux médiocres avanceront du mieux qu’ils le peuvent, une fois que la cravache aura su fouetter leur peau. Enfin, les plus mauvaises montures, pour leur part, ne se mettront à courir qu’une fois que la douleur sera ressentie jusqu’au plus profond de leur os.

« C’est vraiment pas pour moi »

Il s’agit en fait de parler, non pas des équidés, mais des pratiquants de la Voie.
Assis sur le coussin, certaines personnes semblent naturellement disposées pour la méditation. Tel un poisson dans l’eau, ils flottent d’assise en assise, avec une fluidité confondante.
Le pratiquant débutant, lorsqu’il vient barboter pour la première fois et franchit la poutre du dojo, qu’il tente, comme un bon petit cheval plein d’allant, de se placer en demi lotus, et qu’à peine les cinq premières minutes écoulées, il se demande comment ce qu’il perçoit du coin de l’œil et qu’il pensait être tout simplement sa jambe, peut lui infliger un telle douleur…
Celui-ci, lorsqu’il ressent l’aisance de celui-là, alors qu’il émerge de sa séance d’assise habité d’un regard bleu profond, arborant un sourire extatique et énigmatique à la fois…Comment pensez-vous qu’il se sente ?
Oui, exactement, comme le cheval le plus médiocre qui ait jamais henni à la face de l’univers.

Et pourtant

Suzuki rappelle que dans la suite du sutra, il est posé la question suivante (citée ici dans l’esprit, pas à la lettre…) :

-Le Bouddha, le Bienheureux, pour lequel de ces 4 chevaux ressentira-t-il la plus forte compassion ? Pour lequel aura-t-il le plus de tendresse aimante ?
Pour tous bien sûr, mais en priorité pour celui qui en aura le plus besoin.

Le Bouddha, le Bienheureux, dans notre voie non dualiste, n’est nul autre que le centre de notre vraie nature. La tendresse aimante et la compassion, est celle que nous ressentons depuis notre nature profonde à l’égard de nos attachements, de nos illusions lorsqu’il nous est donné de les observer directement en méditation (ou, plus rarement, dans une situation de la vie quotidienne).

Au plus les couleurs de ces attachements et de ses habitudes mentales sont artificielles du fait de leur éloignement prolongé de la source, et au plus il nous sera aisé de remarquer cette artificialité de couleur.
Au plus nos espaces intérieurs sont pollués, au plus la vue d’un espace de forêt primitive nous fera constater l’ampleur du décalage entre l’état actuel du terrain et son état par défaut.

Il faut que le pratiquant puisse observer à quel point ces habitudes mentales, langagières et comportementales sont improductives et destructrices pour pouvoir retrouver la Terre Pure, celle qui sommeille sous les amoncellements de polluants mentaux.

Pratiquant Colgate

L’excellent cheval, le ‘pratiquant colgate’ est finalement une pauvre bête, car il sera moins enclin à aller enlever tube de plastique qui flotte au milieu des atolls. Car celui ci ne représente pas, à proprement parler, une menace imminente pour son écosystème.
Cette excellente monture, court en réalité un risque supérieur: celui de l’endormissement. Progressivement, doucement, l’un après l’autre, il se laissera submerger par un déchet, puis un autre, et encore un autre, jusqu’à se trouver dans une situation de pratiquant médiocre…au sein de laquelle il lui sera plus aisé de réagir, d’avoir cet élan de salut, ce sursaut de compassion devant tant de souillure de sa vraie nature.

Ce détour par l’analogie chevaline permet de porter un regard toujours « neuf » sur sa propre pratique, de ne jamais s’installer dans la croyance selon laquelle nous progressons parmi les box, du cheval médiocre au cheval excellent.
Egalement, nous pouvons considérer sous un œil toujours nouveau celui qui vient et s’initie à notre pratique. Selon les éléments de ces textes, il est plus avancé que nous ne le sommes et potentiellement plus proche de l’éveil que bien des pratiquants chevaux-re-nés.
C’est l’esprit neuf, le beginner’s mind dont parle Suzuki, Shoshin (初心) en japonais.
Sous les premières draperies qui protègent ce terme nous devinons Ku, Sunyata, la vacuité.

Et hop !
En sautant par dessus la haie du bouddhisme, nous apercevons Jésus, qui, en Matthieu 19:30, dit: « Plusieurs des premiers seront les derniers, et plusieurs des derniers seront les premiers. »

Il semble que les deux écuries tiennent un discours similaire.
En transposant les propos de Jésus dans la langue équestre, cela signifie qu’il ne faut pas penser qu’un cheval médiocre ne peut s’avérer être la plus fulgurante des montures, ni que le plus installé des crânes rasés ne soit pas potentiellement prêt à s’arracher les chevaux.

Franck

 

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