Tant que je hais, je est.

Une fois n’est pas coutume : je m’en vais vous conter une tranche de vie.
En vacances, confortablement alité et jouissant d’un sommeil mérité, voilà que mon voisin, peut-être par souci d’exister, trouve de bon ton de faire rugir sa grosse moto au lever du jour (6h15…) et de réveiller la maisonnée:  mon innocente épouse, mes délicats enfants, et, provocation ultime, moi-même…
Et cela, depuis maintenant cinq jours.

L’opportunité qui se présente ici d’observer ce qui se joue par le biais de cette expérience est trop belle pour que je ne la saisisse…

(Je précise, pour les besoins de l’article qui suit,  que je ne connais pas mon nouveau voisin.
C’est la réalité. Je n’ai pas encore eu l’occasion de lui parler, ni de le saluer.
Je ne l’ai même pas aperçu de loin et n’ai pas la moindre idée de ce à quoi il peut  vaguement ressembler).


Voici en résumé  la réaction que je constate alors que mes paupières, pour le cinquième jour consécutif, s’ouvrent de manière brutale, engendrant toute une cascade psycho-somatique :

-« Non mais il a un problème lui à me réveiller tous les jours à 6 heures du mat’ avec sa moto  d’abruti !? »

I: « C’est toi qui a commencé ! »

Pour que ce type de réaction puisse avoir lieu, il faut que se déroule une fiction.
C’est moi, tout seul, qui pose la première pierre de l’édifice en spirale.
Je crée mentalement l’étape initiale de conflit.

A partir de là, de par sa nature, le conflit ne demande qu’à escalader.

En réalité, je ne suis pas la cible intentionnelle des agissements de l’autre.
Voyons la réalité:
Mon voisin, rentre chez lui en moto.

Parce que c’est chez lui,
Parce qu’il a une moto.
Parce que c’est l’heure à laquelle il doit rentrer.

Mais ce qui se produit en une fraction de seconde, est un emballage de deux types d’évènements :

–  Extérieurs (bruits de moto, grille qui s’ouvre)
– Intérieurs (réveil, rythme cardiaque accéléré, projections haineuses à l’égard de ce voisin qui rentre chez lui et profilage ciselé de ses traits comportementaux (« abruti »), représentation d’une expression faciale bien décidée à marquer son territoire…

Ces deux sources de phénomènes se rencontrent soudain et constituent un socle à partir duquel le reste du scénario peut s’élaborer sans difficulté.

En prenant garde à ne pas scléroser un ensemble de faits étant tout simplement ce qu’ils sont les uns à coté des autres, à ne pas les agréger en un amas solide orienté à mon encontre, je ne permets pas à cette étape initiale de se constituer.
Ou plutôt: je laisse cette étape initiale ne pas se constituer.
En effet, il n’y a finalement aucun autre intervenant que « moi » qui pousse ces éléments à l’agrégation.

Les évènements, intérieurs et extérieurs passent alors au travers du champ d’expérience et s’enfuient sans rencontrer de terrain propice à leur densification…

II: « C’est moi qui ai commencé ? »

A mesure que nous devenons familiers de ces processus, nous créons les conditions de l’interrogation suivante :

Quel est celui qui offre ce socle où les tensions s’agrègent et escaladent en conflits ?
N’est-il pas le résultat de ce même phénomène réflexe, où chacune de ces étapes se produit si rapidement qu’elles semblent toutes n’en constituer qu’une seule :

– 1) J’observe un ensemble de phénomènes (intérieurs / extérieurs),
– 2) Je les photographie (sclérose créant la fiction d’unicité — « ça » m’arrive où « ça » n’existe tout simplement pas),
– 3) J’imprime la photographie (mise en mémoire/stockage de cette lecture biaisée — égocentrée — des évènements),
– 4) Je m’y agrippe et la défends contre ceux qui veulent me la voler.

III: « OK, OK, c’est personne… »

Cette agrégation est ce qui permet de conforter l’illusion du statu quo selon lequel « je » est, puisque « je » est agressé.
La perversion (quotidienne et millénaire) consistera à créer et entretenir les situations d’agressions comme moyen d’entretien des croyances en un « moi ».

Par la méditation, il est donné d’appréhender l’existence depuis un autre socle que celui de l’égo. Cela permet d’observer les terres que nous défendons depuis un territoire suffisamment large pour mettre en perspective toute l’ignorance qui sous-tend ces territoires d’égos.

Tous les cartons de photos, et l’appareil qui les a figées peuvent alors être déposés.
L’existence peut se traverser les mains libres et le cœur léger.

 

Franck Joseph


©FJ oct 2018
Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

5 commentaires

  1. Un bel exemple pratique pour comprendre les fixations égotiques : toujours tout ramener à soi comme si tout ce qui se produisait dans le monde était centré sur soi.

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  2. Bonjour, hier, on a entendu dans le voisinage un chien aboyer pendant 2 heures non-stop, dès 7 h du matin un dimanche , ça résonnait tellement entre les immeubles qu’à la fin tout le monde était aux fenêtres pour voir d’où venait ces braillements qui avaient réveillé tout le quartier. Selon moi, il s’agit justement d’un je qui dit aux autres, clairement, vous n’êtes rien, JE suis le seul qui compte, donc JE laisse mon chien aboyer, JE fais tourner ma moto à fond, JE hurle au téléphone sur ma terrasse à minuit etc… Peut-être n’ai-je pas ta sagesse ?! Bonne journée !

    Aimé par 1 personne

    1. ah ah… de manière très concrète (ici, dans le cas du chien qui aboie), si le profil du propriétaire est tel que vous le décrivez, il y a peu de chance pour que vous puissiez lui faire entendre raison, en lui expliquant calmenent la nuisance générée…il est alors beaucoup plus « sage » de travailler la corde de notre côté (?)
      Ici sagesse et réalisme sont synonymes…
      A bientôt
      Merci pour ce partage d’expérience….
      F

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