Dé-chaîné, le Peuple (Entretien Secret)

La cave qu’offrait le sous-sol privatisé de ce restaurant de centre ville avait été préparée pour l’occasion.
Depuis 23h, quelques serveurs fiables s’y étaient affairés.
Au milieu de la nuit, les deux silhouettes s’étaient engouffrées à la faveur d’un escalier anodin. Au dehors, la berline laissait tourner son moteur.
Subitement l’interlocuteur aux cheveux longs et bouclés prit la parole.
La voix grave et le ton calme qu’il révéla à cette occasion conféra une toute autre profondeur à la douceur de ces traits.
-Le propre de la colère n’est-il pas l’auto-emballement, l’alimentation de son propre processus ?
La cause prétendue de la colère, à peine l’aurez-vous traitée, sera toujours remplacée par un support alternatif.
Tout comme votre anxiété, tout comme votre désir.
Ceci est aussi la cause de cela.

Aussi il n’y a pas de réponse cartésienne. Pensez-vous vraiment qu’il serait de bon ton de rajouter encore une couche de vernis anesthésiant sur la lave en fusion ?

Toute tentative allant dans cette direction tomberait morte au milieu de leur arène.
Dans le cirque que vous leur avez construit, si parfaitement qu’ils y sont aujourd’hui enfermés, les voici sur les gradins, ils se tiennent tous debout, les pouces unanimement pointés vers le bas.
Au milieu, vous agitez maintenant vos propositions pour continuer à les divertir.
Cessez les divertissements, cessez les diversions.
Cela doit venir de vous. Les gens dans la rue n’ont que faire que vous leur prouviez le bien-fondé de votre comportement ou des décisions que vous avez prises pour eux.
Il est bien trop tard. Nous n’en sommes plus là. Il est fondamental que vous vous en aperceviez.

Face à lui, le visage de l’homme de pouvoir se crispa soudain en haussant le ton.
Un simple écarquillement des yeux de son interlocuteur en t-shirt délavé suffit, en dépit de la tension extrême qu’il subissait depuis une semaine, à ramener son verbe à la hauteur du caractère exceptionnel de cet entretien et de la brièveté de cette rencontre avec le maître ainsi convoqué.
-Non mais vous réalisez ! Le pays entier réclame ma tête et …! Comme si ça changerait quoi que ce soit…C’est pour cela que je vous ai fait venir !
…Je veux dire qu’ils se tiennent prêt à poursuivre la mise à sac de tout le territoire.
Il faut absolument que je trouve les propositions pour apaiser leur rage.
Imperturbable, et souriant doucement, l’homme continua:
-Vous rentreriez alors dans la contre-argumentation théorique avec les acteurs de cette colère.
Sont-ils en mesure d’entendre cela ?
Je pense qu’il existe des seuils dans l’emballement, qui, une fois franchis, rendent infiniment difficile le désamorçage des mécaniques.
Je crains que l’on ait franchi un tel seuil.
La seule alternative est un pivotement des consciences.
Il n’est pas de votre ressort de proposer une issue. Malheureusement, les ébats en cours sont sortis de votre sphère d’influence.

Celle-ci, d’ailleurs, a-t-elle un jour été ? N’est-elle pas une projection de votre esprit ?
Vous et les vôtres avez tout soigneusement quadrillé. Aujourd’hui, pour des raisons qui vous dépassent, ils n’acceptent plus la promenade quotidienne dans la cour de béton.

La situation se traite à un autre niveau. Que faire ? Que proposer ? Vous voilà en panique.
Cette machine s’est emballé et nul ne peut en reprendre le contrôle. On ne peut que s’en extraire.
J’ai bien peur qu’il ne s’agisse pas d’éléments inscrits à votre programme, et pourtant…

Auriez-vous un jour pensé que nous nous retrouverions aujourd’hui, plus de vingt années après votre passage dans les montagnes, moi en sandales, et vous en élégantes talonnettes ?

Il se leva, prit la grande couverture qui était posée sur la banquette de cuir noir et s’en drapa l’épaule.

Il se dirigea vers l’escalier pour regagner la rue. Ses deux mains jointes au centre de la poitrine, il marcha ainsi quelques pas.
Sans délaisser l’énigmatique sourire que ses lèvres esquissaient à peine, il parla ainsi à l’homme en costume :
Retrouvez le calme, le beau, le simple, le direct.
Le débranché.
Souvenez-vous,
Goûtez le doux, l’intime et le profond.
Il plongea alors ses yeux dans ceux de l’homme devenu politique. Après quelques instants de silence, il lui dit ces mots :
The only way out is in.
Puis s’en alla dans le froid de la nuit.
Franck Joseph
(merci à Philippe pour son inspiration..)

©FJ Dec 2018
Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

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