la Communauté des Boutonneux

 En quoi le romantisme est-il une illustration de l’immaturité d’une société ?

“Se perdre dans le regard de l’autre”.
N’en déplaise aux bizouteux dégoulinants, il n’y a rien d’enviable derrière le pseudo-romantisme qui se tient derrière, et entretient, ce genre d’expression.

“Je me perds dans tes yeux”.

A bien y réfléchir, d’ailleurs, le romantisme n’est que “pseudo” en ce sens qu’il est toujours, nécessairement et par essence, du moins dans son acception amoureuse, que prétention au mimétisme. Il ne s’exprime qu’en écho baveux à ce qui est censé relever du romantisme. C’est la raison pour laquelle le romantisme est indissociable des structures dont la fonction est d’éditer de la norme (modèles familiaux, médias, acteurs du marketing)


Pour les besoins d’une cause qui ne saurait résister au plaisir de se révéler d’ici quelques lignes, restons sur le romantisme amoureux et continuons de l’aborder par le prisme de cette locution représentative: “je me perds dans tes yeux”.

Envisageons-la  au coté de la déclinaison suivante : “j’aime me perdre dans tes yeux”.

Tout d’abord, une premier conseil: pour avoir croisé une multitude de regards — notamment ceux langoureux et du sexe opposé, il me semble peu avisé de vouloir s’y perdre.
Toutefois, admettons que  les circonvolutions psychiques d’autrui sont particulièrement aptes à recueillir notre absence d’assise, c’est à dire que celui dont la disposition est de se noyer trouvera tout naturellement des yeux pour y sombrer.

En cela, derrière la relation de romantisme, il existe bien une complémentarité pathologique. L’immaturité fondamentale qui caractérise l’âme amoureuse ne cherchait pas initialement à se perdre. Son objectif était plutôt de se trouver.

L’individu pensait naïvement que l’œil de sa dulcinée ferait office de miroir où il pourrait enfin apparaître comme celui qu’il voudrait être. Alors qu’il continue de tisser plus loin la relation, il est fort probable qu’il finisse par se perdre dans un jeu de fou au cours duquel l’autre cherche simultanément à se mirer.

L’information est recherchée de manière bilatérale où de ces deux requêtes de confirmation ne peut émerger aucune affirmation autre que celle portée par une étape intermédiaire que l’un utilise pour prolonger ou renouveler sa requête et c’est bien ici le cœur de la relation dans le romantisme, puisque, en effet, il ne peut y avoir de confirmation qu’intéressée : je te réponds ce que tu veux avec pour projet de continuer à te demander ce que je te demande.

L’angoisse qui est au centre de cette quête de reconnaissance n’appelle pas à son apaisement. Elle souhaite se perpétuer. C’est le propre de l’angoisse, quel que soit son contexte d’apparition. C’est ici que s’engouffrent les frustrations de celle ou celui qui donne, confirme, rassure à fonds perdus. Il ne parvient jamais à épancher la soif.

Dans un développement alternatif, mais relevant du même processus, il n’est pas rare que l’un des membres du couple, par quelque saut quantique, mûrisse et intègre un cercle plus serein où le foyer de son expérience n’est plus supporté par ces énergies d’angoisse.
La quête immature de confirmation n’a pas quitté l’autre membre du couple. Ne trouvant plus chez son partenaire initial une logique de comportement lui permettant de se perpétuer sur le mode d’expérience qui est le sien, celui-ci ayant cessé d’investir les marchandages bancals du “je continue de te voir comme ceci,
continue de me voir comme cela” ira quérir un autre regard-lac où il sera plus aisé de se perdre, de se se “noyer”.

Il n’y a rien de romantique dans cette expression  : “je me perds dans ses yeux”. Il y a une étrange lucidité qui s’ignore.
En réalité, voila ce qui se dit : « A force de me chercher sans repos, je m’épuise et me perds”.


Il y a également une sous estimation gigantesque du potentiel de perte que représente “ses yeux”. Plus qu’une jolie ballade en bord de mer, c’est davantage dans une sombre forêt sauvage qu’il faut s’attendre à aller se perdre.

Je clame vouloir me perdre quand je ne fais que me chercher. Cette perte est le fruit de ma quête : l’apaisement artificiel et momentané du toxicomane lorsqu’il dispose de suffisamment de substance. Il y a tant de parallèles possibles (addictions) qu’il semble que cette relation de romantisme amoureux suffise à elle seul à caractériser l’ensemble des interactions ayant cours dans nos sociétés modernes.
Ceci explique peut-être le succès que connait la déclinaison romantique du rapport humain dans les différents supports médiatiques (publicités, films, séries…) ainsi que l’intérêt de la classe qui, consciemment ou non, est chargée de penser le reste des strates sociales  : en faisant de cette relation romantique un idéal, ils cimentent et renforcent les plafonds empêchant l’accès à des nivaux de maturité psychologique supplémentaires, évidemment néfastes pour leurs visées mercantiles (financières) et politiques.


J’aimerais, pour conclure, proposer un exemple de désir tout particulier : celui des internautes et des réseaux sociaux. L’aspect allusif des profils affichés sur internet est tout particulièrement propice à nourrir des bulles de fantasme, d’autant plus délicates à éclater qu’elle ne sont que rarement confrontées aux sols, aux murs, aux vents de la réalité.

Elles flottent dans un  monde où l’aiguille du réel peine à s’aventurer. Les processus de maturation évoqués plus haut ne peuvent que difficilement apparaître et les acteurs se maintiennent collectivement ici, non plus par paires/couples, mais dans ce qui évoque davantage une orgie intercontinentale, le tout enduit d’une immaturité pathologique.

Leur évolution culturelle, relationnelle, spirituelle est maintenue sous les seuils fermement verrouillés par le poids d’une communauté de boutonneux, enfermés à double tour dans une adolescence pâteuse.

Et plutôt que de parler, une fois encore, des intérêts que servent l’entretien de la population mondiale dans une puberté crasse, mieux vaut conclure en souhaitant calmement, sincèrement que s’opère pour le plus grand nombre le saut quantique qui ouvre les yeux de ceux qui se perdent sans le savoir vraiment.

Franck Joseph

©FJ Oct 2019

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Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

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