Boursouflures Digitales

Internet vomit en permanence des milliards de données, dans un reflux lent de magma sourd, de grumeaux visqueux, de gros mots vaseux.

C’est enivrant tant d’immondices qui déferlent en nos crânes et les érodent par obstination. Oserions-nous aligner les heures passées à ingurgiter des contenus périphériques, à muscler notre voyeurisme par le jeu des relations amicales, à se sentir par la suite nauséeux d’envie, malade du moi de l’autre, plus beau, plus brillant, mieux connecté que le notre ?

Êtes-vous connectés ? La question semble même ne plus se poser. Nous sommes tous irrémédiablement connectés. Et heureux de l’être. Nous courons comme des chiens en rut, hurlant notre besoin d’être connecté. De ruelles en impasses, notre queue s’agite avec frénésie.
Nous battons le pavé des villes ancestrales jappant l’un sur l’autre, et de concert, exultons à la vue du monde ce statut de « connecté ». Sans sommeil, jour après jour, nous ondulons notre poil canin, en loup solitaire, véritable chien d’avant-garde, ou en meute confortable, nos yeux vitreux plongés dans les yeux hagards de nos compagnons de domination….

Jusqu’au jour où, esseulé par un peloton de tête plus vigoureux qu’à l’accoutumé nous nous retrouvions à la traîne et, à bout de souffle heurtions par mégarde les jambes déviantes de quelque grand-mère concentrée jusqu’alors sur une tâche ménagère d’un autre âge et que, constatant notre état de délabrement nerveux, elle nous abreuve de vieilles caresses et nous dise enfin la phrase salvatrice que l’on attendait pas, que l’on entendait pas non plus : « tu es con comme chien, mais je t’aime bien »…Alors notre vie canine s’apaisera progressivement autour de ce foyer d’ancrage, et nous aussi nous prendrons notre tête de vieux chien blasé une fois sorti de notre sieste quotidienne par quelque meute surexcitée, pleine de yeux exorbités, hurlant son bonheur de connexion.

Connecté à quoi, donc ? Il y a encore quelques années tout était plus simple. Il y avait ceux qui étaient connectés à internet et les autres, ceux à qui on ne parlait pas…enfin, pas directement, car on s’adressait tout de même à eux par le biais d’une conversation pseudo privée entre nous ou nous déballions avec urgence un lexique que nous pensions réservé aux nôtres, exhibant ainsi notre joyeux statut d’initiés.

C’est un territoire, en fait…nous-mêmes.
Une fois l’ensemble de notre faune fournie en équipements de connexion, il fallait alors redéfinir cette idée de connexion même, de manière à ce que tout le monde ait quelque chose à quoi se connecter, une actualité de la conquête à laquelle participer. Ultime drôlerie, car la motte de terre que nous sommes,  dans la stratégie globale d’expansion du territoire, ne conquiert rien. Elle est conquise.

D’internet, nous passons donc au développement des réseaux sociaux, nouvel Eldorado de la connexion. Qui peut se targuer de la liste d’amis la plus longue, du plus grand nombre de vues ? Sommes-nous en cela similaires aux prostituées de vitrines, qui se font belles pour générer du passage? C’est la course au trafic, en tout genre… « ce soir je serai la plus belle pour aller cliquer ». La relation amicale physique, celle du monde ancestrale n’a donc finalement pas pu être corrompue tant qu’on le voulait. Bien sûr, on y a mit du commercial et des propositions d’achat par le truchement de sourires clinquant et petits cadeaux. Mais rien de comparable à la fakitude des réseaux sociaux.

Comme un projecteur de film dans lequel on n’insèrerait une pellicule d’une production ukrainienne, art et essai, en noir et blanc, aux acteurs ficelés dans un complot dense et complexe comme la vraie vie, et qui sur l’écran afficherait ces mêmes acteurs passés au filtre d’amour  hollywoodien, se gaussant maintenant sur une plage de fin d’après midi et échangeant des blagues convenues un cocktail à la main. C’est beau la vie.

Cette deuxième connexion, la 2.0, est encore mieux car moins binaire que la première. L’équipement tu l’as ou tu l’as pas…tu peux toujours avoir mieux, mais arrive un moment ou c’est plafonné car cantonné au matériel. En « mode » 2.0, l’équipement est une armée béate d’amis noyés jusqu’au cou dans l’auto-congratulation et la complaisance abrutie des points de vues sur lesquels ils rebondissent… aiment, ou n’aiment plus, puis re-aiment. La belle illusion de s’affirmer.

Nous sommes les grands seigneurs de droit divin, avons les pleins pouvoirs sur notre territoire. Celui-ci est grand comme quelques encablures de gigabits. Bien sûr on peut étendre son territoire. Mais c’est payant. Je paie pour me faire revendre. Et acheter sa sphère d’influence, acheter l’espace virtuel dans lequel la toute puissance de mon Moi déborde déjà, cela n’a rien du bel idéal qu’on nous fait miroiter. « Miroiter » : retenons ce verbe pour plus tard.

Le territoire numérique enfle et gonfle ainsi, à la vitesse de nos égos, qui, bit par bit, se répandent obstinément. Ce serait tellement simple pourtant d’incriminer internet, comme nous avons pu en donner peut être l’impression jusqu’ici, de le diaboliser en l’autonomisant, en faire la bête au triple chiffre, le grand dragon de la fin des temps, cracheur aveugle d’algorithmes enflammés, séduisant orchestrateur du chaos ultime, lorsque le monde implosera et que tout volera en éclat dans une géhenne hurlant sa pureté ontologique, son innocence essentielle.

A cette heure, les hommes se regarderont, hébétés sans comprendre vraiment pourquoi ils ont servi de goûter, débusqués de derrière un bosquet par l’informe digitalosaure ….

Ça ferait pourtant du bien. On a tant besoin de se déculpabiliser, de trouver un beau commissaire pour s’exonérer du paiement de nos procès verbaux accumulés au cours d’une vie.

Moi-même, j’aimerais tant avoir un récipiendaire pour mes indulgences, si possible avec l’option dépôt 24/24 automatisée, pour ne pas affronter de regards.

Après une observation rapide et superficielle, il semble facile d’affirmer que tous les phénomènes manifestes de la réalité extérieure n’apparaissent pas ex nihilo mais sont le reflet brut et brutal de notre réalité interne.

Il n’y a pas donc d’internet foncièrement vil. Nos ragoûts internes macèrent lentement comme un bouillon de légumes à la ciguë et leurs effluves, gagnant progressivement en densité, s’agglomèrent en réalités extérieures authentiquement nauséabondes.

Critiquer l’extérieur c’est se laisser aller à un exercice de dissociation malsain et autodestructeur. Ce sont nos boursouflures d’égos qui suintent et explosent dans ce joli cadre numérique.

Pour dénoncer, il faut identifier, et pour identifier, reconnaitre, donc avoir déjà été capable d’identifier chez soi.  Nous sommes perdus dans la galerie des glaces où miroitent nos reflets, que nous fuyons croyant au danger imminent, nous projetant alors dans les miroirs des autres, non moins effrayants.

Franck

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s