Du bout du canapé, les chevilles repliées de coté sous les genoux, nous le voyions toucher du doigt le fond de sa misère, du bout du regard nous nous rappelions combien cela était douloureux et isolant.
Ainsi tout le monde se taisait, le regard en biais et les conversations intérieures.
L’insecte, aussi, péniblement se meurt piégé dans une flaque d’eau. Il meurt dans tous les cas. S’il cherche à se sauver, il se tuera d’épuisement car ses ailes sont trop humides et ses forces déjà le lâchent. S’il se résigne, il mourra plus vite.
Et, s’il parvient à saisir l’infime probabilité de se hisser au bord de la flaque en attendant de récupérer ses facultés et de sécher ses membranes, si à ce moment là il goûte l’épreuve traversée, il sera piétiné par l’inflexible rythme parfait des pas des passants.
Nous savions tous que notre ami a aujourd’hui exploré des comportements qui n’étaient pas siens, dont il ne se croyait pas capable et pour lesquels il aurait volontiers été le premier à lancer un jugement du menton.
Le tissu de son cœur l’écœure et les saveurs qu’il goûte le dégoûtent.
Le chemin à parcourir, les regards à traverser pour parvenir aux abords de sa flaque de boue disparaissent sous le brouillard de la distance et le sentiment de ne déjà plus appartenir au monde du dehors. Il se sent être de boue.
Pourtant il ne se lève pas. N’y en a-t-il pas un de nous pour lui tendre une branche ?
Ce serait d’emblée reconnaître devant lui son engluement. Surtout, ce serait reconnaître notre capacité à identifier son désespoir, donc avouer que nous aussi avons déjà ouvert –ne serait-ce qu’entrebâillé –la porte quand il pleut pour poser un pied dans la boue.
Celui qui ne s’est jamais salit ne peut reconnaître les tâches.
De toutes les personnes présentes elle devait être celle sur qui la boue avait le moins vite séché, aussi elle s’approcha du canapé.
Elle avait toujours su, sans jamais chercher à se l’expliquer, qu’il était sain de ne pas couper le contact avec sa profonde misère, comme un effet secondaire indésirable mais nécessaire au jaillissement des émotions qui la tenaient en vie.
Elle en déversa quelques-unes au hasard de ses marées intérieures, en prenant bien soin de ne pas les nommer. L’une d’entre elle fraya son chemin dans un canal lacrymal qui déjà se fluidifiait pour lubrifier leur relation.
Au fond de son âme, tournoyaient ensemble leurs deux misères.
Du bout de leur danse suave pointait déjà un éclat de lumière, une corde, souple et solide et par laquelle elle savait qu’une main se hissait. Sur le rebord du puits en effet, la corde se tendait.
NiDr
