Tortue: RE

Vous croyez m’entendre. Vous pensez que je vous parle, mais les sons qui percutent vos tympans sont une distorsion produite par mon épaisse carapace.

Les attitudes que vous voyez lorsque j’existe à vos yeux sont moulées à la forme de nos corps.

Je suis une tortue seule, à jamais méconnue. C’est le sort de toutes les tortues donc je ne devrais pas trop m’inquiéter. Je ne suis pas seule à être seule. Depuis peu, pourtant, cela me pèse et je n’arpente plus les plages du soir avec la même sourde sérénité. Je ne gobe plus les algues aléatoires avec la même insouciance.

C’est ce qui m’attriste si profondément. J’aimerais retrouver ma configuration de tortue par défaut. Quand s’est faite cette mise à jour ? Peut-être lorsque je me suis pour la dernière fois non-connecté aux miens…

Nous étions plus d’une centaine à nager de cette manière pataude qui nous caractérise et l’insouciance m’avait quittée, sans prévenir. Subitement, il m’était devenu impossible de faire une brasse de plus au milieu de mes congénères : rien ne s’était passé, mais tout avait changé.

Du haut de ma dune, les yeux dans l’océan j’y repense aujourd’hui : je me connectai à ma solitude et donc à la leur…et cent solitudes d’un coup, cela fait beaucoup. Beaucoup trop pour une seule tortue. La tristesse infinie me monta dans l’âme, comme dit l’homme qui, comme moi, marchait seul sur les plages. Je l’aurais bien accompagné si nous n’étions pas tous les deux à des endroits si éloignés de la ligne de temps.

Pour me protéger, je suis parti. Je sais ce que vous pensez : j’ai choisi la solitude pour ne plus souffrir de la solitude des autres… Je vous dirais que ce ne fut pas un choix, mais bien une nécessité : j’aurais fini par me ratatiner au fond de ma carcasse, ramassé comme une vieille moule desséchée. Il faillait que je m’éloigne de ce qui s’imposait à moi : je serai toujours seule, et je ne connaîtrai jamais vraiment personne.

Mais pourquoi la carapace ? Existe-t-elle ainsi dès notre naissance, ou se forme-t-elle progressivement, faite de sédiments d’amertume qui s’amoncellent sur notre dos et notre ventre ? Si l’on s’en séparait, est-ce que l’on en mourrait ? Cette dernière question me faisait très peur.

Ce soir encore, ils repartent à la mer et moi, je reste sur cette dune. Quoiqu’il advienne, cela m’importe peu.
Ou pour être plus précis, la seule chose qui m’importe c’est qu’il advienne quelque chose. Je vais la déconstruire, cette carapace, expérience après expérience, une micro-couche après l’autre, voir ce que c’est que vivre en direct. Voir et entendre les autres pour ce qu’ils sont, dans leur nudité, et plus dur encore, rogner tant cette carapace qu’elle ne trafique plus ma voix, que mes comportements soient un reflet de mon être-tortue et non plus une illusion projetée au-delà du filtre opacifié de ma carapace.

C’est une quête et je suis seule.

Du moins le pensais-je alors que subitement j’entendis :

-« A quoi bon ? Pourquoi continuer à prétendre que nous communiquons quand ils ne t’entendent pas et que tu n’es même pas sûre de t’entendre toi-même ? »

« Pas d’amis, pas d’enfants, rien du tout ! C’est bien mieux, bien plus honnête au moins que toutes leurs parures de coquillages… »

J’enfonçai ma tête dans le sable, dans un réflexe de peur. Le son était si fort, qu’il m’était impossible de dire avec certitude si c’était ma propre voix directement hurlée à mes tympans ou si quelqu’un criait dans mes oreilles. Dans tous les cas, j’enterrai ma tête, en attendant que ça passe. Entre terreur et curiosité, je sortis lentement mon cou, puis ma tête du sable. Je me secouai rapidement pour faire tomber les dernières poussières minérales qui retrouvaient ainsi le sol sableux sous mes pattes.

Et là, il n’y avait plus rien à entendre, tant la pluie battait fortement : comment ne m’en étais-je pas aperçu plus tôt ? Elle frappait le sol de toutes ses forces naturelles comme lâchée de bien plus haut dans le ciel.

Qui avait parlé ? Je me retournai d’un quart de tour puis laissai mes yeux finir le demi-tour, doucement, on ne sait jamais.

Personne. Et j’avais maintenant froid. La pluie glaciale me pénètre les os. Devant moi, à dix mètres, il est difficile de distinguer quelque chose sous cet épais rideau de pluie. Cela me rassura, car ne voyant personne, il était aussi difficile à « personne » de me voir (…)

Juste sous mes yeux, apparaissait une flaque, qu’un creux dans le sable accueillait. La pluie avait cessée sans prévenir comme elle le fait d’habitude par un decrescendo symphonique.
Ce que me dit la flaque je ne puis l’exprimer ici.

Le ventre dans cette eau apparaissait totalement, c’était drôle et c’était beau.
La voix désormais ne me fit plus si mal aux oreilles ; au contraire, ses vibrations me massaient doucement :

« Cours maintenant, les autres ne sont pas loin, ils ont aussi besoin de toi. »

F

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