Un Château de Carte, sans vent, c’est déjà Fragile…

C’est l’instabilité de l’environnement dans lequel évolue l’enfant qui confère à l’adulte qu’il sera l’obsession du contrôle.

Celle-ci est une mutation perverse d’un mécanisme de défense devenu mode existentiel. Par la fébrilité et l’incertitude de ce qui constituait son environnement quotidien, ou par quelques épisodes traumatiques (et selon le degré de sensibilité/ d’intelligence du sujet), l’enfant comprendra à un degré infra-verbal, qu’il ne faut pas qu’il se fie à ce qui l’entoure et que le changement incohérent qui chamboulera sa vie extérieure et intérieure, faisant naître d’ingérables émotions, est toujours là, qui guette, tapi derrière les lèvres des adultes.

Si j’essaie de construire un château de carte sur un guéridon installé dans une pièce, avec pour compagnons un chien et un chat qui passent leurs journées à se pourchasser et à se provoquer, générant d’importants courants d’air, toute érection de château durable  sera impossible. Il me faudra donc mille fois reprendre mon ouvrage de construction, qui, s’il arrive à son terme, sera par la force des choses, d’une ingénierie originale, peu conventionnelle car résultant d’adaptation à des contraintes que les autres bâtisseurs n’ont pas à affronter (un artiste? un scientifique?) De plus, il arrive à ces animaux, pas forcément méchants, mais bêtes, prisonniers des mécanismes inhérents à leur état, de foncer dans le guéridon de manière erratique, projetant ce dernier et les cartes qu’il supporte à travers la pièce. Je prendrai inévitablement du retard, partant de plus loin car devant aller ramasser les cartes, puis le guéridon, alors que mes pairs poursuivent calmement, innocemment leur ouvrage. Il faudra compenser, être plus rapide, plus subtile, plus méchant, plus….

Je pourrais presque me mettre à leur en vouloir pour cette iniquité. A partir de là, plusieurs stratégies peuvent se mettre en place :

Premièrement, je peux développer un à-quoi-bonisme depressoïde: A quoi bon essayer de construire quoi que ce soit si, comme le prouve le passé, à chaque instant tout peut s’écrouler? Il s’agit d’une prise de conscience qui, en soi, est saine mais arrive beaucoup trop tôt. Une sorte de compréhension du lâcher-prise dévoyée. Cette prise de connaissance arrive comme une punition: celle de la maturité. Mais avant l’âge, elle laisse présager d’une péremption avancée. C’est la dégustation de la délicieuse recette secrète du bonheur, mais dès le réveil… exactement de quoi rester ballonné jusqu’au coucher. L’enfant ainsi confronté aux changements intempestifs et violents intègrera cette information que, de toute façon, tout peut s’anéantir, et in fine, tout s’anéantira. Les autres, ceux qui ont grandi sans animaux, appelleront cynisme ce qui n’est que perspective sur la douleur, la frustration, réflexe de protection. Et lui, appellera naïveté ce qui chez les autres n’est que conséquence logique d’un développement sain: une capacité à agir dans–et sur– le monde.

Deuxièmement, une stratégie alternative serait de me mettre à haïr ces animaux, qui chamboulent ma vie, sapent mes tentatives de construction. Je les haïrais donc pour le catastrophisme chronique qu’ils font régner dans ma vie, je détesterais leur bêtise viscérale, puis la bêtise de tout le monde, l’inconséquence en général, la myopie comportementale.

Enfin, je pourrais aussi apprendre à tendre mes oreilles, pour reconnaitre les premières prémisses de grognement, la plus petite inflexion d’agacement dans les miaulements, le moindre signe qui conduira à la pathétique course poursuite. J’écarquillerais mes yeux, afin que, dès la première patte levée, je sois à même d’identifier un engrenage d’agression par ricochet et puisse me protéger contre tout ouragan. Je saurais aussi que les poils qui me frôlent ne sont pas des marques d’affection animale, mais des signes annonciateurs de renversement de guéridon. Je saurais les éviter, ou du moins, ne pas les savourer, ces dos ronds de chats pressés contre mes chevilles, non pas par affection primaire mais pour narguer le chien (le contrôler donc). Et, quand le chien court vers moi, je saurais voir que c’est le chat aperçu derrière mes jambes qu’il est en train de courser. C’est tout naturellement que cette dernière stratégie d’hyper-analyse  de l’environnement donnera lieu chez l’adulte à une quête plus ou moins heureuse– de contrôle, voire de manipulation (contrôle par anticipation– un PDG? une commercial?)

Le contrôle peut être passif (un immobilisme, qui consistera à s’assurer que rien ne change, à contrôler le non-changement) ou actif: agir sur les autres afin qu’ils restent dans la sphère de contrôle, élargir cette sphère. Il y aurait alors un contrôle status quo et un contrôle expansif, selon les personnalités plus ou moins guerrières….

Selon la stratégie qui sera mise en place (à-quoi-bonisme, ressentiment, quête de contrôle), ou, plus probablement, du mélange entre ces trois stratégies, il faudra mettre en place des contre-stratégies afin de ré-établir l’équilibre sain, respectivement,

-Redynamiser l’environnement sclérosé dans une vision morne d’inutilité générale en réinjectant de la vie, ou plutôt en laissant la vie se réinjecter, cessant de la juguler, accordant toutes leurs dimensions aux opportunités.

-Voir, derrière la bêtise, la souffrance non gérée de ces animaux, prisonniers des conditionnements de leur propre enfance, et transformer la haine en compréhension puis en compassion.

-Enfin, il faudra savoir s’appuyer sur chaque instant, surfer donc….Y retrouver la confiance, y contempler la beauté des possibles et intégrer qu’ils ne peuvent se déployer que si j’ouvre mes mains…Que celui qui tient les cartes, même s’il exerce un contrôle absolu sur ces données, sorties du paquet, n’aura jamais vraiment joué à rien à moins qu’il ne se mette à les distribuer puis à les échanger avec les personnes en présence.

 

Franck

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