Sourdine: l’Art de Lever le Pied

En voiture, je rentre du travail.
Après les dédales de la ville pour rejoindre l’autoroute, puis la sortie d’autoroute, s’en suit la traditionnelle série de rond-points… au moment de sortir du dernier de ces cercles vicieux, pour prendre l’embranchement qui me mène à la rue de mon domicile, je vois se glisser devant moi, impunément, un bus.
Cette rue est parsemée d’une dizaine d’arrêts de bus et il n’y a aucune possibilité de doubler. Si je le suis, je serai donc contraint d’attendre patiemment plusieurs minutes après avoir freiné docilement, à plusieurs reprises, derrière l’engin de tôle en accordéon.

En une fraction de seconde, je suis pris d’une fugace, mais irrépressible envie d’être plus malin: je prends la sortie de rond point précédente, à toute vitesse. Celle-ci est plus ou moins parallèle à celle que je suis censé emprunter.
Je fonce, bien au delà des limitations de vitesse avec en perspective la ferme intention de regagner l’artère souhaitée de manière à ce que le bus se retrouve derrière moi.
J’arrive au feu rouge, il passe au vert, je prends la première à gauche, remonte à 60 à l’heure une rue limitée à 30 km/h. Cette rue est en pente. Elle monte, et, alors que sa ligne de fuite croise le ciel de toutes mes attentes, et que prend forme sous mes yeux la concrétisation de mes plans, je vois, en haut de cette montée, le bus, passer tranquillement. Et toute l’injustice du monde se cristallise sous ses roues.
Je n’ai pas gagné une seule seconde. J’ai juste pris un maximum de risques.
Je vois alors sourdre en moi l’analyse suivante:

« Je n’ai vraiment pas de bol, c’est incroyable…les éléments extérieurs sont vraiment contre moi…quelle journée pourrie. » puis, comme un coup de vent plus vigoureux parvient à évacuer les feuilles encore humides, une autre lecture se glisse:

« C’est incroyable, la façon avec laquelle je prête une intention au bus et à son chauffeur, à l’encontre de qui j’en avais déjà fait une affaire personnelle et à qui je prêtais une obstination machiavélique à faire échouer mes plans…
Ce sont en fait mes propres intentions (gagner, l’avoir « bien eu », être le plus malin…) que j’avais transposées sur cet homme innocent.
Le bus était juste un bus, et le chauffeur un chauffeur.
Je souris. En tendant l’oreille, j’entends le bruit d’une main qui claque.

C’est ce que nous faisons en permanence: vivre des situations qui sont simplement ce qu’elle est.
Cependant, nous les ré-agençons de telle sorte qu’émergent des scénarios et des mises en scène où nous sommes le personnage principal. Notre pouvoir d’interprétation et notre créativité semblent infinis. Nous faisons vivre en nous mille imbroglios qui n’ont pas d’existence au dehors.
L’énergie dépensée par ce processus est considérable. Infernale. Les ramifications sont sans limites.
Si nous ne les tranchons pas en les observant, nous pouvons passer, au moins, toute une vie à vivre ses aventures dont nous sommes le héros ou la victime,  à brandir nos valeurs en bandoulière,  à se faire occire ou à partir en guerre à chaque instant.
Contre personne. Et mourir. Et recommencer.
Quel est notre intérêt à placarder ces lectures destructrices?
Pourquoi tricotons-nous, à longueur de jours et de nuits notre propre malheur?
Notre pelote est folle. C’est la pelote de l’habitude que nous déroulons, ou qui se déroule toute seule.
Elle est tressée des fils de notre peur. En permanence nous cherchons, lourds de toute notre ignorance et de toute notre mal-habileté, à avoir prise sur le monde.
Mais c’est chose impossible, alors nous placardons frénétiquement, telles des fourmis abruties, nos propres schémas mentaux sur les visages alentours.
Ils en deviennent inaccessibles et nous voilà rassurés.
Mais seuls.
Et d’autant plus seuls que nous sommes nous mêmes les réceptacles des scénarios d’autrui. La communication s’en trouve étouffée, et la sourdine assourdissante, abrutissante.
Nous nous parlons comme des muets, 
Nous nous écoutons comme des sourds, 
Nous nous regardons comme des aveugles,
Nous nous touchons comme des manchots..

Il est toujours grand temps de commencer à respirer le monde, à le goûter dans toutes ses dimensions, de cesser de se cantonner à nos petits niveaux de lectures,
à nos schémas que nous pensons habiles, à nos manipulations sordides, à nos victimisations infantiles.
Il est toujours grand temps d’ouvrir les vitres de nos perceptions, d’accueillir l’ouverture infinie du monde, de laisser aux autres la possibilité d’évoluer ailleurs que sous les grillages de leurs peurs.

Franck

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s