D’où je t’écoute? D’où tu m’entends?

Cultiver la disponibilité à soi même:
-Ça commence comme une entreprise farouche, au cours de laquelle nous défendons un territoire. C’est le temps des premières assises, passées à se flageller de mots pour être incapable, pour s’être encore fait avoir.
Nous sommes contraints à nous tapir derrière de frêles clôtures de bois (techniques diverses) pour guetter l’assaillant-pensée.

Dans la plupart des cas, nous n’avons pas le temps de le voir arriver et ce n’est qu’une fois qu’il nous a envahi, et déporté par son tourbillon violent, que nous déployons des trésors d’énergie pour le mettre au dehors des lignes de notre mental.
Cette approche nous laisse totalement drainé, épuisé, sans avoir le temps de récupérer. Une autre pensée parasitaire se glisse déjà, prête à se faire l’hôte imposée de notre organisme à qui nous devrons une fois encore servir le thé, le repas et le dessert avant de comprendre que nous nous sommes à nouveau faits piéger.

-La deuxième étape est bien plus raisonnée. Bien moins énergivore. A ce niveau, nous avons intégré que ces déploiements d’ardeur pour prévenir, chasser l’envahisseur sont totalement contre-productifs.
Autre manifestation de cette mauvaise écologie intérieure, les remontrances plus ou moins sévères que nous nous adressons pendant l’espace entre deux attaques…n’ayant objectivement aucun repos.
Désormais, nous savons que ces saillies intempestives et permanentes remplissent une fonction–court-termiste et immature– qui n’est entretenue par nul autre que nous mêmes.

-Alors, une fois que cette affirmation n’est plus de l’ordre de la croyance et qu’elle est indéniablement établie dans nos règles intérieures–non parce que nous l’avons lue ou entendue, mais parce que nous l’avons comprise en profondeur– nous déjouons les pièges avec une dextérité croissante.
Non seulement nous les déjouons, mais la quête est bien plus joyeuse…nous nous jouons de ces appâts qui nous passent au dessus de la tête, avec souplesse et légèreté…
Nous avons cessés de nous prendre pour ceci ou pour cela, ce n’est certainement pas pour nous prendre au sérieux…

Sous nos yeux posés sur le sol devant nous s’ouvre alors l’espace….non envahi: un territoire de jeu si large qu’il ne peut être occupé et que toute tentative pour se faire est risible de par l’ignorance de l’inutilité de la démarche.

L’autre entre en ligne de compte. Cet espace en nous, infini…une fois que nous l’avons découvert, nous pouvons sans risque accueillir l’autre.
Mais cet espace n’est pas garanti, si nous ne nous sommes pas prélassés de bonheur dans ses contrées sauvages et délicieuses….comment l’ouvrir à l’autre?

Nous serons toujours dans l’obsession de la préservation et quand arrivera le moment d’interaction avec autrui, nous n’aurons aucune qualité de présence à offrir, trop obsédés à s’enfuir dans ce qu’il n’a pas fait, ce qu’il aurait dû faire, ce que nous avons à faire, à se demander comment utiliser cet échange dans le cadre d’une stratégie qui nous servirait, relativement à un scénario qui, bien qu’il n’ait aucune existence réelle- nous vole à nous même, nous prive de l’autre: le scénario de la réussite finale.

Ce scénario, qui ne se déroule que dans notre tout petit espace mental, est un film dont nous sommes le héros (ou la victime…). C’est un roman dont nous sommes le personnage central. Il n’a aucun recoupement avec la réalité car il s’exprime de manière tronquée, filtrée par nos prismes: la maîtrise qu’il pense avoir sur le monde alentour est illusoire, il ne peut saisir la réalité dans sa complexité, dans les volutes infinis des déroulements possibles… Et c’est précisément cette ignorance qui continue à remplir les pages des livres et les kilomètres de bandes vidéo.

Le chemin entrevu ne peut empêcher ses processus mentaux, mais permet de réaliser qu’il s’agit de fiction et donc de les regarder sans plus y croire, ni s’attacher à telle ou telle issue…
Comme lorsque nous regardons un film et que le gentil perd à la fin. Quand bien même nous pleurerions, notre vie n’est pas en jeu.
La pratique sur ce chemin nous détourne progressivement de l’attrait pour la fiction. Devrait-elle continuer de se dérouler, nous n’y jetterions qu’un œil distant, amusé…

 

D’où écoutons-nous l’autre quand il nous parle?
Est-il un personnage de notre film mental?
Au delà du film, au delà du roman, nous pouvons vraiment entrer en relation, 
De cet espace infini, nous pouvons lui parler et l’atteindre en profondeur…
Et s’il nous perçoit comme un personnage de son propre scénario, nous pouvons l’atteindre au delà, nous pouvons l’attendre au dedans.

 

Enfin, cette position intérieure n’est pas tenue dans l’attente d’une reconnaissance. Devenir disponible à l’autre, c’est aussi accepter qu’il se peut qu’il ne soit pas disponible à lui même…pourtant, de manière très prosaïque: si je ne pratique pas la présence dans ma relation à l’autre, je suis moi même malheureux. C’est ce qu’enseigne l’observation. C’est donc aussi pour nous mêmes, dans notre intérêt, que nous choisissons d’être présents, vraiment.

Un peu comme une goutte d’eau qui s’échinerait à ne pas être mouillée…notre nature est la présence…Plonger en nous mêmes c’est plonger dans la relation à l’autre.

Cette séparation, cet usage du langage est de toute façon artificielle…c’est un artifice pour parler du Ciel.
Comme Ciel est un artifice pour parler du Royaume.
Comme le Royaume est un artifice pour parler du Soi

Franck Joseph



©FJ June 2017
Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

 

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