Marchandage des Émotions

    Nos relations sont-elles gratuites? Nos sentiments sont-ils monnaie d’échange? Pourquoi entrons-nous en relation avec les autres? Nous tiennent-ils en otage? Et qui tenons nous sous notre joug?
Suivons-nous une stratégie d’investissement social?
Le meilleur moteur, toute catégorie confondue, des relations intéressées est la culpabilité.

Sortons du marasme tournoyant des émotions de ce jour, de cette heure, et partons pour un périlleux périple en rase campagne, dans les champs de culpabilité.

De balade champêtre, l’escapade à laquelle je vous invite n’en a que l’apparence.
Je vous emmène à la rencontre des gens que vous connaissez. Mais les connaissez-vous?

Ces domaines arables sont parmi nous mais nous ne les connaissons guère, trop habitués que nous sommes à les arpenter de l’intérieur. Ce sont d’étranges paysans qui nous y attendent.

Je vous emmène, par un sentier de pierres, de manière à mieux les approcher… Reculons le long de ce sentier et voyons nos vies, nos amis, nos familles et nos collègues prendre corps devant nous.

Avançons-nous de quelques pas et observons plus avant leur comportement étrange.
Prenons garde de ne pas nous laisser voir, car nous pourrions alors connaître cette sensation bizarre qui se saisit de nous sans crier gare. Alors, il sera peut-être trop tard.

C’est une onde acide qui progresse en nous  insidieusement jusqu’à faire de nous des paysans comme eux. La vampirisation est facile et le vampirisé est consentant.
Si nous n’entretenons pas un apport d’air frais constant, d’ici peu, nous arpenterons les mêmes champs d’anxiété que ceux qui ont initialement piégé ces hommes et ces femmes que nous observons.

Encore quelques pas, puis restons derrière cet arbre, à la lisière des terrains. Ses branches épaisses devraient nous assurer une discrétion momentanée.
Une dernière recommandation: faites silence…Le moindre début de bruit, un bâton qui craque, peut initier la mécanique fulgurante et conduire à un rapprochement fortuit. Si vous croisez ces regards, un sentiment confus d’ingratitude, une impression diffuse d’être redevable vous gagnera, puis vous perdra. Plus un bruit…

À longueur de journées,  ils sèment dans leurs sillons des graines de solitude. Très rapidement naissent alors des plantes amères aux branches jaunes pâles. On reconnait ses végétaux aux contorsions caractéristiques qu’effectuent les branchages. Ils s’entremêlent de telle manière qu’il devient impossible de distinguer des plantes entre elles. Après quelques jours seulement poussent des fruits laqués qui pourrissent sur les tiges en trois ou quatre heures. Une fois tombés au sol, une odeur fétide s’en échappe et entoure d’un nuage épais le semeur.

Ce sont les fruits de culpabilité qui poussent sur l’arbre de solitude.

Une fois complètement envahis par les dix mille proliférations de ces plantes, le semeur est immobilisé. Les vapeurs des fruits en décomposition inhibent totalement les capacités de discernement du paysan. Il reste immobile, incapable de concevoir qu’il est lui même l’artisan de sa propre stagnation…L’angoisse le pousse à semer, encore et toujours, les restes de graines qu’il détient dans ses poches, puis il en ramasse de nouvelles et recommence.

Ces entrelacs de plantes folles capturent les âmes errantes. Une fois prises dans cette toile végétale, enivrées des émanations de peurs qui s’en échappent, elles commencent aussi à ramasser les graines alentours, à semer… Le maillage amer se densifie à l’infini et la confusion de masse qui émerge conquiert de nouveaux territoires, des villes, des entreprises, des politiciens, des foyers honnêtes aussi…

Dans combien de relations sommes-nous empêtrés par cette culpabilité en nœud coulant? Quel est donc ce besoin en nous de nous sentir coupable, redevable, envers autrui?
Ce que l’autre fait, il le fait pour le faire. S’il agit mû par un besoin de gratitude, de rétribution, le cœur même de son action est abîmé par l’angoisse qui la nourrit…et ne peut être apaisé par aucune compensation. La culpabilité qu’il sème en nous se déversera sur d’autres acteurs environnants, répandant toujours un peu plus son pouvoir d’aliénation.
La nature même du trognon d’angoisse qui fomente de telles actions culpabilisantes est l’insatisfaction. Et on ne peut satisfaire l’insatisfaction. Même en sur-compensant, même en se rendant coupable, même en se rendant malade.

Pour se préserver et montrer une issue radicale aux semeurs de culpabilité, tous ces maîtres dans l’art de l’apitoiement il existe une solution. C’est la liberté.
Pas une liberté débridée, sans objet, de celles qui font tourner les chiens fous après leurs queues; une liberté qui naît de la prise de conscience suivante:

Aucune relation subie ne peut laisser mûrir des fruits de bonheur, de paix, de joie. Le fondement de toute relation doit être la liberté. Celle d’entrer dans cette relation, de l’entretenir ou de l’interrompre. Si ces trois étapes ou l’une d’entre elles sont issues de la contrainte, alors les branchages se resserrent et les captifs paniquent. Ils se mettent à leur tour à semer de la culpabilité, et à se nourrir de graines amères.
En culpabilisant, j’enferme et me condamne à une pseudo-relation, faussée, biaisée dans l’œuf. L’amour, c’est pas donnant-donnant.

La marchandisation, le merchandising….ces logiques ne peuvent être appliquées au corps ou à la vie. Seuls des positionnements idéologiques forcenés défendent de telles positions…
Cependant, à longueur de rues, de bancs d’écoles, de bancs d’églises, d’open space, de repas de famille, la marchandisation des émotions détruit, enserre, étouffe… sans que personne ne réalise qu’une voie parallèle est là, toute proche, très simple, et qu’il suffit de l’emprunter pour que les champs de culpabilités deviennent des champs de joie.

Les marchandages, les négociations émotionnelles sont nombreuses, subtiles, dissimulées, et, comme tout bon produit, déclinables à l’infini. Examinons nos vies, les réseaux sociaux que nous tissons, et voyons qui entretient chez nous une forme de rétribution subie.
Et, moins évident, car moins axé sur la victimisation, voyons qui parmi nos relations fait les frais d’un tel mécanisme émanant de nous-mêmes.

En réalité, ces deux versants n’en forment qu’un:  nous déchargeons sur notre entourage les culpabilités débordantes dont nous faisons les frais. La monnaie émotionnelle circule. Elle tourne et retourne. L’ingénierie financière atteint des sommets de sophistication. Stratégie d’investissement, fonds de placement, capitalisation sociale…une seule certitude: l’usure est maximale.

 

                            J’aimerais maintenant vous laisser voir un autre endroit. Suivez-moi.

C’est une porte discrète, dans un muret quelconque. Elle est toujours ouverte, aussi, inutile de se sentir intrusif. Vous êtes effectivement attendu, mais pour autre chose que ce que vous pensez avoir à offrir. 

Dans le jardin feuillu qu’elle nous laisse apercevoir, marche un homme âgé, toujours heureux de voir entrer des gens qu’il ne connaît pas. Son pas est lent et son regard profond. Les mots qu’il utilisent ne sont que la forme, les vêtements de cette profondeur. Ils n’ont pas de valeur en tant que mots. 
Les phrases toutes propres qui sortent de votre bouche guindée atteignent bien les oreilles du vieil homme. Il les recueillent et les laissent voler dans des coupoles immenses dont il est le gardien. Quand vous serez grand, quand vous serez large, il vous les restituera, mais pour l’heure vous ne pouvez vraiment les entendre. Il écoute au travers.
Votre geste commence à peine à s’esquisser et, déjà ce que vous faites pour lui disparaît. Il est toujours dans l’instant. Il n’y a pas de place pour le passif car pas de place pour le passé. Et que faire de la stratégie quand il n’y a pas de futur?
Il attend tout de vous, mais pas pour lui même. Il ne demandera rien. Il vous invite à vous asseoir et vous sert déjà le thé. Il écoute tout votre être et fera tout ce qu’il peut pour vous guider. Parce que c’est sa nature, qu’il la laisse s’exprimer, pour le grand bien de tous.
Au détour d’une de ces paroles, l’air de rien, il vous laisse comprendre que vous pouvez aussi semer des graines de liberté.
Il n’a que faire de vos remerciements, ni de vos non-remerciements. D’où il vous parle, il est heureux. Et cette paix n’est pas négociable, elle ne peut être marchandée, échangée ou détruite.

Je vous remercie de m’avoir suivi lors de ces deux escapades. Je vous rends à votre vie, celle de l’autre coté de l’écran, celle qui se ‘joue’ quand le livre est fermé…

Franck

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