Fulgurance de l’Oeil Intérieur

Allongé. Réveillé depuis une seconde. Émergeant de la nuit sans trop savoir comment.
Avant même que les yeux physiques ne s’entrouvrent au matin d’un jour nouveau, les yeux intérieurs les précédant. Plus vite, plus loin, plus profonds, plus grands, ils s’ouvrent.
Observez comme un chat: en feignant de ne pas voir.

Derrière l’écran opaque des paupières usuelles, se déroule un scénario dense, intense, total.

Dix mille poussières passent au travers du rayon de conscience. 
Dix mille poussières s’élèvent quand souffle le vent du large.

Les yeux intérieurs crépitent.
Plus rapides, plus instinctifs encore, ils affichent déjà les données de la veille, de toutes les veilles et placardent nos représentations sur le contenu du jour à venir.

Ces informations s’imposent à nous par leur vitesse. Nous subissons ces projections d’électrons sur notre écran matinal des années, des décennies durant.
Ces yeux-là sont plus que des yeux: ils ne relèvent pas simplement de la vision physique.

Par leurs rétines subtiles, se précipite l’aspect extérieur des choses qui font nos vies, mais pas seulement. Les grains de voix, et l’impact de celles-ci sur nos cœurs, l’empreinte rugueuse ou douce d’une main qui s’abat ou caresse, les saveurs à venir, les goûts de cantine des repas du midi avalés à la hâte, les rafales de sollicitations chaotiques. L’ensemble du spectre du ressenti est activé.

…Est-ce parce qu’elles trempent encore dans le jus de la nuit que ces impressions apparaissent si puissantes? Cela semble trop intense pour être un ressenti résiduel, mémoriel des sensations passées.
Pas extrasensoriel, mais sous jacent aux sensoriel.
Les sens ne sont pas la mère de ce ressenti. Ce ressenti est la mère des sens.
Un ressenti méta-sensoriel?

Condensé, condensé, le temps commence à danser. 
Le temps naîtrait en nous avec la rosée du matin.
Et quand la nuit le temps s’éteint, restons-nous en suspend?

Fulgurance des émotions, comment intervenir en amont?
Une fois ces données chargées dans notre mémoire vive, nous en devenons les objets, les jouets, les proies.
Le flot des angoisses est acide et creuse aisément le sillon. S’y engouffre alors l’ensemble de notre matériel psychique. En torrent fou, il se déverse sur le monde que nous habitons, par les tuyaux de nos pensées, par les fossés de nos paroles et par les pipelines de nos actions.

Au travers de ces yeux intérieurs semble défiler toute la teneur de nos expériences.
Avant même que nous n’ayons eu le temps de nous en apercevoir, une pensée s’est glissée et pousse plus fortement que les autres, et gonfle le foc de notre corps étendu. Les yeux s’ouvrent. Elle nous aspire hors du lit.

Ce déroulement semble farfelu, à cheval sur le sommeil et coloré des restes de rêves nocturnes.
Pourtant, c’est bien ce processus qui lance notre machinerie soumise aux vents lointains, un matin après l’autre.

Avec ce chargement, cette re-mise à jour par laquelle nous nous imprégnons de notre environnement et interagissons avec lui, c’est un kit identitaire qui vient se poser, plus ou moins délicatement, en nous.

Souvent, il s’agit d’une alarme au silence hurlant qui nous chasse vers la pièce diurne des « choses à faire ». Les lumières s’allument, les jambes se croisent, les enfants crient, les voitures démarrent. Pour aller où?

Pour remplir le grand bac à poussière. Agitée par les vents du réveil, secouée par les bourrasques nocturnes, elle ne manquera pas d’encombrer le rayon lumineux du lendemain.

Sur le passé, nous nous basons pour subir le présent et façonner le futur.
En réalité nous ne pouvons que subir et ne façonnons rien du tout, puisqu’il ne s’agit que de recyclage tristounet de matériel psychique en cours de péremption ou ayant déjà avéré son pouvoir de nuisance.

Bien évidemment, il conviendrait de chercher à contenir, retenir ou dissoudre ces intrépides fusées informationnelles, à constater leur inutilité, à voir leur pouvoir de nuisance.
Seulement, leur vivacité est telle qu’il ne nous est possible que de goûter l’amertume de notre inaptitude à contrôler. Chaton épuisé, seule quand les dizaines de souris se sont enfuies.

Conflits de la veille, inquiétudes du jour, blocs calcaires de douleurs difficiles à dissoudre, imperfections, chancellements, sédiments fainéants, obligations de façade programmées par défaut

…c’est sur ce module poussiéreux,  que nous prenons (littéralement) pied, lorsque nous sortons du lit. Sur ce logiciel que nous nous appuyons pour imprégner le jour.

Simplement, nous ne le voyons pas tant la succession de ces micro événements fugaces est intrépide.

Mais avant de naître au jour qui pointe, de porter le poids des inconséquences passées ou d’anticiper les difficultés des amertumes à venir, nous demeurons dans l’utérus de la nuit, non empreints de ces vicissitudes, et vierges de soucis.

Sur le pas de porte de la hutte du sommeil, il existe une plage temporelle extrêmement courte, une fine lamelle de bois. D’apparence anodine, elle est pourtant infiniment digne d’investigation.
Lorsque le sommeil est interrompu, la source des perturbations ne jaillit à notre regard intérieur que quelques millisecondes après que nous nous soyons réveillés.

Pouvons-nous saisir cet instant et l’étendre?
Du moins, si nous ne pouvons y résider, il doit être possible de s’en imprégner, de le porter comme un tatouage au cours de la journée pour nous souvenir que les agitations imprévisibles sont perçues au travers d’une mise à jour viciée.

Et d’où jaillit cette mise à jour? Elle semble patienter, comme une grenouille tapie dans un bassin de décantation stérile où restent à pourrir les actions du passé, et les phrases échangées. Enduites de ces odeurs putrides, elle saute à notre conscience une fois le jour levé .

Qui suis-je avant de me réveiller? Ou, plus précisément, qui suis-je entre le réveil physique et le réveil psychique?

Qui suis-je avant de renaître à mes préoccupations?

Il faut avoir foi dans l’éducation progressive –ou la fulgurance imprévisible– de la vélocité du regard intérieur. Précisément, les yeux de nos yeux. Notre proto-regard, en nous, qui s’ouvre avant même que ne se s’estompe le grand noir des paupières fermées.

Ces yeux-là, à qui appartiennent-ils?

Laissés à leur fonctionnement instinctif, ils ont un tel pouvoir de détermination de nos vies. Domestiqués, compris, intégrés ils doivent être à même de nous laisser expérimenter l’existence d’une manière plus profonde.

C’est à dire que leur propriété de vision (leur capacité de voir) devient plus importante que ce qu’ils « chargent » de manière compulsive au réveil, par réflexe conditionné…
Ainsi, quelque soient ces modules-filtres qui se constituent si rapidement au réveil, ils perdent leur pouvoir de façonnage sur les phénomènes. Ils tournent à vide. Nous sommes alors libres d’apprécier le monde tel qu’il se présente, d’y respirer sans être étouffés par la poussière ancienne qui se lève.

La trappe d’observation s’ouvre avec le sommeil que l’on quitte, avant que la journée ne s’amorce. Apprenons à voir, puis à ouvrir cette fenêtre. Elle ouvre sur la vie. Elle permet de vivre l’ouverture, au lieu de se contenir dans l’espace clos de nos émotions clouées de force par l’habitude.

Puis, par un matin de décembre, faufilés entre les mailles du pourquoi, nous sortons de la boite en plastique, et, télécommande en main, nous nous demandons s’il n’y aurait pas un programme moins douloureux à visionner que celui qui passe en boucle–ou autre chose à faire que de regarder la télévision.

Telle une partie d’échecs où nous cessons d’être successivement le petit pion, la tour, le cheval ou le roi, de jour en jour, d’âge en âge ou de vie en vie.

Nous cessons de voir la partie, de la subir par les yeux de cette pièce, mais devenons le joueur même, ou l’autre joueur, ou les deux…ou un autre encore qui laisse la partie se dérouler et part se promener, estimant qu’il a mieux à faire que de perdre son temps à participer à un jeu sans fin. Car à peine le roi est mat, que déjà les pièces se dressent pour la partie suivante.

Franck

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