Yeux Miroir

Cela ne sert à rien. Même les plus jolies, les plus douces, les plus percutantes ou les plus subtiles des phrases, ne peuvent faire changer celle qui ne perçoit pas l’intérêt qu’elle aurait à quitter son système de croyances, aussi bancal, et craquelant soit-il.

Ceci est vraiment saugrenu, car c’est par cet attachement même qu’elle génère de la souffrance. Quelqu’un d’aimé, quelqu’un de fiable à ses yeux, a un jour planté la graine dans son esprit.
Déraciner celle-là, c’est tuer celui-ci.

Elle est là, ensablée jusqu’à la taille dans les logiques de conflits, et elle prend un plaisir manifeste à mettre en avant son ardeur dans la bataille. A qui veut l’entendre, comme à celui qui ne veut pas, elle relit le conte de son existence, articulé par tous les déboires dont elle s’est extirpée par la seule force de sa volonté, par la vigueur de ses poignets.

Elle est de la race des guerriers et aime le faire savoir. Dans son esprit, quelqu’un a érigé aux sommets cette vertu de combattant. Le dos déformé par le poids d’Excalibur, elle s’obstine à lever l’épée en hurlant un quelconque chant de tribu appris depuis l’enfance, bien inconsciente qu’elle est aimée sans cet armada de côtes de maille et sans avoir a exposer les cicatrices des campagnes menées comme autant d’écussons de mérite.
L’amour ne se gagne pas, ni ne se mérite. Comme elle serait apaisée si elle se voyait comme je la vois.

L’expérience de souffrance réelle, qui crie en elle, est pourtant moins douloureuse que l’abandon des perceptions qu’elle a d’elle-même.
En vieille amie, cette habitude de souffrance vient conforter l’édifice personnel. Rien de telle qu’une invasion barbare de temps en temps pour rappeler les limites du territoire et l’importance du rôle des gardes frontières.

Les jours où la vigueur vacille et où la fatigue l’emporte, elle se tiendra seule au milieu des vents déchaînés et des pluies battantes, se demandant pourquoi le monde s’acharne autant contre sa personne et quand cela va cesser.

Lors de ces instants de faiblesse, elle saisit que la bataille est perdue, que la guerre même est une vaine entreprise. Elle appelle au refuge. Se fondre et se confondre: une maisonnée de terre séchée, avec des murs discrets que le paysage peut aisément accepter, pas trop loin d’un point d’eau. Et qu’on la laisse tranquille.
Avec la vie, elle marchande alors, revendant ses armes ensanglantées contre une place discrète dans un village où nul n’a pu avoir vent de ses outrances.

Il faut savoir ouvrir les poings et laisser tomber le linge odorant de nos transpirations passées.

Elle, le tient comme un doudou qui la rappelle à la personne qu’elle est depuis longtemps. A la seule version d’elle même qu’elle est en mesure d’actualiser.
Cette personne qui hume le linge amer pour se rassurer, qui est-elle?Un bricolage de stratégies d’urgence tressées ensemble à la hâte, puis brandies en fouet.

Lorsque les cordes sèchent au soleil de la confiance, la main qui les tenait se voit.

Celle qui a ce moment voit la main crispée et qui lentement s’ouvre, peut sourire doucement aux rigueurs des combats passés, aux douleurs infligées, à tout le temps qui reste aussi. Elle porte le regard au loin, vers l’océan et voit encore la main juste devant ses yeux. Elle sent monter la vague de compassion.
C’est un mouvement des flots, large et tout puissant, qui inonde ses yeux quand elle perçoit soudain, tout au long de la plage et jusqu’à perte de vue des poings tendus, des bras crispés, certains armés et d’autres non, certains pliés et amputés.
Membres froids, membres gourds, secs et osseux. Vieux membres aussi qui mettent leurs dernières forces disponibles à ne pas voir.
Tous croient être cette main qui tempête et agitent les cordages contre les grains de sable que le vent soulève.

Elle est là, elle attend. Entre ces bulles d’individus bruyants, elle marche doucement. Les phrases, alors, parfaites, subtiles, sagaces, douces ou percutantes, si elles perlent quand même aux abords de ses lèvres, commanderont le vent, et calmeront les vagues.

A la faveur d’une main fatiguée, d’un doigt qui commence à lâcher, elle apposera son regard où les yeux ternes, éteints du Peuple Agité sauront se reconnaître et observer leur main. 

Franck

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