Yoga: La Posture du Moustique

L’habitude d’agression crée la crispation intérieure.
A force de subir les assauts –réels ou vécus comme tels– du monde extérieur, nous développons une réaction de tension.
Muscle physique ou muscle subtil, la réaction est palpable. Au niveau du diaphragme ou au centre de la poitrine, un papier semble se froisser.
Comme on ferme la porte à clé, à peine rentré chez soi, il se joue quelque chose d’instinctif, de spontané.
En jeunes félins, tapis, nous sortons les griffes depuis le bosquet, sentant venir l’intrus.
Inaptes à nous défendre réellement, il en va plus du programme génétique que de la stratégie éprouvée.

Ils approchent, bruyants, certains même, hurlant. Le chaos qu’ils génèrent monte crescendo à mesure que le segment délimité par leur position et la mienne se réduit. 
Double tour, triple tour. Aucun mot échangé, ni même un seul regard. Pourtant, il faudra bien interagir. Ou du moins, réagir. Enfiler les heures comme des perles d’arsenic sur une brochette-apéritif.


Se nuire pour se nourrir. 

Et tant de fois ils m’ont froissé, piétiné l’air de rien. L’air de rien, vraiment. Quelle folie déraisonnable me ferait oublier?

L’animal n’a pas besoin de se jeter dans les flammes pour savoir que le feu brûle.
Il reste quand même là, à lécher les cendres, comme un végétarien qui mordille un cadavre. Entre hauts-le-coeur et satiété.


Tromper la faim, c’est tromper la fin.
Tromper la mort, c’est mentir à la vie.

La réaction épidermique au stress quotidien a vite fait de consumer les quelques branchages secs qu’une quelconque pratique de relaxation ou de recentrage serait laborieusement parvenue à dresser autour de nous, en protection d’urgence, quand la forêt s’embrase.
Alignez les heures de yoga, de tai chi…vous ne faîtes que retarder les flammes qui progressent immanquablement.
C’est épuisant, voué à l’échec de toute éternité.

Ces palliatifs atténuent sans aucun doute les effets du stress quotidien et constituent de véritables tampons entre celui qui se crispe et toute réaction éventuelle d’agressivité-réflexe en retour.
Cependant, ils n’affectent en rien la logique sous-jacente, puisqu’ils restent perçus comme des outils s’inscrivant au registre des stratégies de défenses.

En revanche, il existe une autre manière d’aborder ces activités: c’est de les intégrer et de les laisser nous redéfinir. Pour cela, il faut que nous acceptions de déposer les armes afin de nous laisser redéfinir. C’est un processus au cours duquel nous demeurons passifs. Une douce flûte de Pan que l’on n’entend pas encore mais qui s’infiltre dans l’orchestre de bruit. Un musicien discret

Demeurer passif est une démarche active.
L’action banale du quotidien qui nous chamboule et nous trimbale est une expression passive.

Tant que nous envisageons les événements comme un combat à mener, une lutte en vue de laquelle nous chargeons notre escarcelle de munitions — seraient-elles armes de relaxation massive — nous continuons de percevoir ce qui nous entoure comme un champ de bataille.

Et pourquoi pas un terrain de jeu? Une foret abondante où foisonnent les occasions d’expérimenter.
Ressentir le papier qui se froisse en nous et la boule au diaphragme. Simplement la voir, là, comme elle est, sans y opposer une demi-heure de stretching, une séquence de yoga.
Il n’y a pas d’issue car alors ces pratiques viennent en réaction à notre réaction.

Au stress initial, je mets un pansement, de coton, de béton, c’est selon.
Puis sur ce pansement, je panse autrement, un cobra? un chien tête en bas?
Le moustique au carreau. Compressé, épuisé, plus il bat de l’aile et plus il bat de l’aile.
De tisane en voyage, de bien- être en mieux-être, de massage en mantra.

C’est de la dynamique initiale qu’il faut sortir. Nous subissons un jeu de souffrance si crédible, et si pratiqué, que nous en oublions même avoir un jour accepté les règles.

C’est dans cette logique d’extraction que les pratiques yogiques, les tai chi chuan et autres peuvent s’avérer utiles. Lentement, ils peuvent fournir l’énergie nécessaire pour observer la voie d’un changement total de paradigme. Ils agissent alors de manière vertueuse, ce sont des poches d’air que nous découvrons en tentant de regagner la lointaine surface.
Si l’on y voit un rivage, c’est certainement un mirage.

Notre engrenage pivote, d’un micro millimètre, et c’est l’univers entier qui change de perspective. Une dimension naît, où nous pouvons nous étendre, nous détendre et respirer.

Les branches brûlent encore, mais cela n’a pas d’importance, car nous ne nous abritons plus derrière leur rempart éphémère, et ce n’est même pas nous qui les avons disposées…

L’environnement, en roue libre et sans observance, n’a pas pivoté, libre à lui de s’engluer dans les dimensions oppressantes.
Les autres, sont ce qu’ils sont.
Ils sont l’expression de ce qu’ils peuvent être à cet instant, ils expriment par leurs comportements, quand bien même il s’agirait de feulement, d’hurlement, d’insultes ou de mépris, la dynamique intérieure qui les agite en cet instant.

Ils sont la compression des énergies en mouvement: mixage plus ou moins aléatoire des pistes sonores. Souvent, personne ne se trouve en studio, pas d’ingénieur du son et les curseurs sont laissés à eux mêmes.  Et cela n’a rien à voir avec nous.
Car jamais, depuis la nuit des temps, n’a-t-on vu de fenêtre attaquer un moustique.

Nous ne sommes pas — ou plus– dans une quelconque gesticulation vaguement placardée suite à un cours du mardi soir, entre le bus et le restaurant…

Par notre posture, celle que nous avons intégrée profondément, par notre inspiration, il est probable que nous offrions aux autres, à ceux qui hurlent dans les couloirs, à ceux qui fulminent en voiture, à ceux qui marchent vite, ceux qui courent devant…un cadeau gratuit, qui s’offre de lui-même, sans demande, sans merci:

Le micro-millimètre, le clip de la fenêtre contre laquelle, en moustiques obstinés, ils s’oppressent, la voie du pivotement.

Franck

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