Méditer Comme. 

Souvent, il avait lu, dans les différents livres qui ornaient sa bibliothèque, qu’il fallait méditer comme.

Il avait entendu, dans les conversations et au cours des dialogues, dans les émissions spécialisées, dans les reportages exotiques, qu’il fallait méditer comme.

Comme une grenouille, comme une montagne, comme un océan, comme un roseau, comme un lac, comme un caillou

Jamais, pourtant, il ne s’était produit de transmutation au cours des séances de méditation auxquelles il s’adonnait avec une ardeur de la plus pure qui soit, fusse-t-elle partielle ou subjective.

C’est bien là le risque encouru : la subjectivité, ou son corollaire communautaire: la suggestivité.

À force de s’imbiber d’expériences à ressentir par le biais des divers média, on se retrouve, par capillarité, à exprimer ce qui convient d’être exprimé. On vit ce qu’il est de bon ton de vivre. On médite enfin comme…les autres.

La pratique devient circulaire, le temps de faire le tour des expériences, puis titubante  quand les discours commencent à tourner en rond, et enfin moribonde. Les divers aficionados s’en vont alors faire un tour, ailleurs.

C’est l’envie, l’appétit, la curiosité qui pousse le jeune aspirant à aspirer les contes des auteurs, comme on souffle dans la voile quand le vent est absent.
Mais les récits eux-mêmes ne sont qu’une version décolorée, fade, un pis-aller. Par une pente rhétorique savonneuse, le lecteur part du principe que le récit est avéré. C’est la force qui permet aux pages du roman de se tourner. On fait tellement semblant d’y croire que l’on finit par y croire vraiment.

Peut-être est-ce la raison pour laquelle, au fur et à mesure que l’on pratique l’assise, on délaisse les romans, les fictions, et les intrigues confectionnées pour le divertissement? On a déjà tant à faire avec nos fictions personnelles, celles des vies que l’on croise qu’il devient saugrenu de s’encombrer des élucubrations qu’un quelconque professionnel de la fiction a cru de bon augure de nous mettre devant le nez.
C’est déjà long d’aller de Lille à Dunkerque à pied, pourquoi le faire avec des punaises dans la chaussure?

Il arrive également que les mots des livres soient inventés, fantasmés, un divertissement auquel on se prend, sur lequel on s’appuie. C’est ce qui apparaît comme le travers majeur, l’ultime fourvoiement.
C’est pourquoi il est sain, après avoir récolté les mots des autres, comme la rosée de jouvence au velours des pétales d’Edelweiss, de refermer les livres, de les chérir de loin.
Et puis de les laisser, comme on quitte ses sandales pour aller se baigner.

En portant le regard parmi les baigneurs avoisinants, il en est de nombreux qui se lancent en sandales. On les repère de loin, car ils s’agitent beaucoup pour pouvoir rester à flot.
Chargés de leur savoir, ils s’encombrent la tête.
D’autres encore restent sur le rivage, accroupis, et se caressent amoureusement les tongs. A la manière de l’idiot qui regarde de doigt quand le sage montre la lune, ils réalisent qu’un doigt c’est facile à montrer, aux vagabonds perdus, et ça n’engage à rien.
Comme de se mettre en bouche des mots que l’on enfile facilement et que l’on tourne en boucle à qui veut les entendre.

Méditation karaoké. En chantant les jambes écartées, on se prend pour Johnny.

Alors, par un froid matin d’hiver, de ceux qui vident le ciel de tout nuage, les yeux gonflés de sommeil et le bâillement qui guette dans l’arrière gorge, il s’est retrouvé à méditer comme un arbre.

Il ne s’agissait pas de l’arbre dont les autres font récit et qu’il aurait déraciné sans scrupules dans les pages de ses livres pour le planter grossièrement à sa place, dans le dojo.

L’arbre en question ici est un arbre a posteriori. Sans calcul, sans module pour commenter le calcul, sans personne pour se dire que les événements qui se produisent sont des événements qui lui arrivent, il s’est retrouvé végétalisé. Il est devenu l’arbre. Le tronc sur lequel on grave au couteau, les branches où les pattes vagabondes viennent chercher le repos, les feuilles frissonnantes au vent dévergondé, et les racines terrestres, profondes, inexpliquées.

Il s’est laissé enseigner par le maître d’écorces qui poussait dans le silence intérieur.

Cette sagesse émerge comme un poisson respire.
Aucun livre, aucun reportage, aucun récit de moine revenu des montagnes, aucun article même ne saurait en rendre compte.

Franck

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