Le Travail doit rendre Libre. Et la Marmotte…

Au réveil, sur mon écran du matin, s’affiche un merveilleux exemple de Novlangue.
Comme une piqûre de rappel qui ne prend plus. Une goutte d’eau qui fait déborder l’estomac.

« Le travail est fait pour vous rendre libre ».  La manipulation est tellement grossière, tellement répandue, elle insémine la société de façon tellement totale, qu’elle en devient infiniment subtile.

Inutile de chercher très loin pour trouver de sautillants hurluberlus pour souligner que  leur liberté financière s’est incroyablement accrue, convaincus que leur niveau de vie augmente grâce aux millions d’heures de leurs vies qu’ils déversent dans la grande benne de l’esclavage.

Leur ‘niveau de vie’ est une étrange expression. Le sens perçu en est ‘qualité de vie’. Ce n’est pourtant pas ce qui est dit. Le sens réel est niveau de dépenses.
Un peu comme dans un jeu, lorsqu’un niveau est fini, on passe au niveau suivant.

-« A quel niveau en es-tu dans le jeu de ta vie? », est une excellente question.

Il est pourtant dramatiquement triste, et habile, de n’utiliser ce terme que pour commenter les modalités de dépenses financières. On pourrait très bien envisager de voir son niveau de vie en terme de conscience:
« A quel niveau de vie exerces-tu ta conscience »?

Revenons aux éberlués,  qui élèvent leur niveau de dépenses à la force du poignet–ou du piston.

Maintenant, ils ont trois voitures…Maintenant, ils peuvent aller plus souvent au théâtre, ils ont même été jusqu’à Bali, rendez-vous compte… Oh, Maintenant, les enfants ne manquent de rien, ils sont tous les trois en école supérieure, de commerce, d’ingénieur ou de communication, et leur avenir est garanti.
Leur dépression aussi.

« Ça devrait pourtant être une évidence, que le travail doit concourir à notre libération », soulignait encore récemment un ami plein d’espoir : l’activité à laquelle nous choisissons de consacrer la meilleure, la majeure partie de nos vies devrait contribuer à notre libération, à notre épanouissement.

Et voilà: merci le Langage: grâce à toi, nous venons de mettre le doigt sur le subterfuge d’oppression millénaire.

En y mettant le doigt, nous avons perdu le bras, car l’animal est retors et peu enclin à laisser le local technique de son mécanisme d’étouffement massif se révéler au grand jour.

-Libération, libre, liberté

C’est bien à cela que le travail permet d’aboutir. Sauf qu’entre le moment où nos aspirations réelles souhaitent trouver une sphère d’expression et le moment où l’on nous offre, en réponse, le « travail », l’idée de liberté a subi une radicale (et discrète) redéfinition.

Egalement, il y a comme un fond de sauce an mil dans ce plat de libération, que l’on nous sert avant même que la commande ne soit passée, chose qui relève du péché originel.

Contexte : Tu es emprisonné.
Mission : Libère toi.

Et pourquoi ne pourrait-on pas envisager la situation dans l’autre sens, ce qui semble plus proche de la réalité:

Contexte: Tu es libre.

Mission: Reste-le.

Ce processus d’amputation de la réalité par voie de langage est accompagné en douceur par 16 ans, 21 ans ou plus de mise en condition lente et insidieuse.
La scolarité nous bichonne dans cette démarche servile. Faire quelque chose de sa vie.
Qu’est-ce que je vais faire de ma vie? Le tropisme qui consiste à réduire la vie à la vie professionnelle est grossier. Il trouve un écho à chaque étape de la vie civile:

Mariage: as-tu une bonne situation?
Maison: as-tu un contrat stable?
Enfants: as-tu les moyens de leur assurer un avenir?

Enterrement: Cercueil en pin, en hêtre?

Tout cela semble soutenu par un manque cruel d’imagination.
A partir du moment où le bien-être des populations n’est plus un critère,  force est de constater que les engrenages sont bien huilés.

La machine est parfaite. Cependant, ultime coquetterie de ses ingénieurs, elle est aussi soumise à un processus d’optimisation permanent. Ainsi, pour garantir le silence et les têtes baissées, nos sociétés contemporaines y saupoudrent la rareté:

Le travail est de moins en moins abondant. Et le mantra peut se dérouler: « C’est déjà bien d’en avoir un ». Comme le chien dont le maître le bat: « heureux que je suis d’avoir un bon maître, qui ne m’abandonne pas. »

Etre libre n’a jamais été le problème. Etre libre ne veut rien dire. Courir après une liberté vague et diffuse épuise. Même les plus convaincus des zombies protéinés à la série US devront s’en apercevoir un jour ou l’autre.

La question porte précisément sur ce dont nous cherchons à nous libérer.

Le travail, dit-on, nous libère de l’oisiveté. Cet argument est peut-être valable pour celui chez qui le système de croyances envisage l’oisiveté comme un travers.

Elle est à mes yeux incroyablement féconde. Étouffez-là dans les bureaux, le long des chaînes de montage, autour des tables de négociation commerciale, ou dans les cartons des préparations de commande, et c’est la créativité de la vie que vous noierez comme le père Fouettard immerge dans l’égout les innocents chatons.

Libre financièrement? C’est infiniment dépendant du rapport entre temps passé au travail et argent gagné à la fin du mois. Celui qui court du matin au soir pour ramener péniblement un salaire minimum, est-il libre, par son pouvoir d’achat, d’accéder à une plus grande liberté? Peut-il aller plus souvent au théâtre? Peut-il partir découvrir d’autres cultures?

Il est sûrement libre de succomber aux plaisirs qu’on lui impose, d’espérer les répliques qu’on lui déverse dans les oreilles depuis la plus tendre enfance:

La maison, le mariage, les maisons, les mariages, la promotion, le self-made man, le baroudeur, la crise de la quarantaine, le beau gosse, le bon gestionnaire, le club de pêche, de pétanque, ou le cercle de lecture…

…Libre, sans aucun doute, de choisir sa prison.

Libre d’offrir des études à ses enfants? Il s’agit encore une fois d’une idée qui s’impose à nous sans justification autre que le fait qu’elle s’impose à nous depuis toujours.

Payer des études à ses enfants, c’est aussi leur garantir l’entrée sur les cases du jeu d’asservissement, c’est reproduire bêtement le système environnant.

 Ils intégreront, grâce au renforcement positif que constitue le système de notation (par nombres, par lettres, par smileys ou par feux tricolores, par le regard aimant de la mère, ou les sourcils froncés du père…) l’espérance de gratifications matérielles à court terme, de perspectives d’évolution sur l’échelle sociale.

Ajoutez le moteur de la comparaison obsessionnelle avec tout et tout le monde…se met alors en place l’ensemble des codes nécessaires au maintien du Grand Gâchis.

Des heures par millions dans la benne aux esclaves.

C’est programmer leur détresse en pensant faire leur bonheur et contribuer à la généralisation de l’ignorance destructrice.

Et leurs aspirations profondes, celle de leur être intérieur, celui qui hurle en silence? La muselière publicitaire ne suffira pas à le contenir très longtemps. Il faut juste que cela dure quelques décennies, le temps d’amasser les bénéfices colossaux.

Ceux qui amassent, d’ailleurs, n’en ont rien à faire de la liberté réelle. Leur business est l’entretien de l’esclavage. Point.

Le grand projet est de ne rien changer. En revanche, pour s’assurer du non-changement de forme, il faut sans cesse redoubler de modifications cosmétiques, langagières, mais le moteur du désir qui sous tend la machine crasseuse demeure alimenté.

Un peu de peur sur la gauche, un peu de rêve sur la droite, et tout le monde suit le chemin.

Ce n’est pas une sombre machination, un quelconque complot fomenté depuis mille ans par une loge secrète. Juste un phénomène d’ignorance qui s’auto-entretient grâce à des acteurs ignorants qui s’entre-stimulent.

Nos aspirations profondes n’ont d’autres choix que d’être étouffées, broyées, catégorisées au rang socialement acceptable de « hobbies ».

Sur nos tombes déjà s’esquisse l’épitaphe de ce qui fit nos vies: « Vivement ce weekend »

La libération de l’emprise mentale qu’exerce la sphère professionnelle passe par une libération de l’emprise du mental.

C’est un discours auquel on cesse de croire. Par la grâce d’un surcroît momentané de lucidité, le discours continu, mais il n’y a plus personne pour l’écouter.
L’homme politique poursuit ses promesses en enfilade, mais la salle est vide.

Sans amertume, si ce n’est celle du temps passé dans le bruit par méconnaissance du silence, les choses se poursuivent et notre regard se tourne ailleurs.

La sphère professionnelle doit également cesser d’être ce double égarement.
Ne plus être une ‘sphère’, et ne plus être ‘professionnelle’.

L’action menée dans le monde est une. Il ne s’agit plus d’un compartiment de nos vies.
Le professionnalisme est froideur. Voyez comme on vente l’employé qui a su se montrer « professionnel ». Il s’agit de la même logique qui fait dire à l’enfant capable de réprimer ses pleurs ou la spontanéité de son discours qu’il a « fait le grand ».

Et tous ces gens, enfilés dans des boites en plastique, sur des faux planchers et sous des faux plafonds, qui s’échinent à se montrer ‘professionnels’, à ‘faire les grands’, voient-ils que pendant qu’ils attendent la tape sur l’épaule, par nature évanescente, leur vie passe?

De mémoire je Le cite, d’instinct je Le suis : ce n’est pas le travail qui rend libre. C’est la vérité.

Franck

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