Sur le Chemin de la Respiration

Souvent, l’approche de la respiration dans les pratiques méditatives au sens large relève de l’injonction à inspirer comme ceci, à expirer comme cela.
Ces consignes bien intentionnées font l’impression de manteaux, de pullovers, de chaussettes et de bonnets, que l’on nous invite à porter. Nous étions entrés en short et en T-shirt et souffrions déjà de la chaleur.

Lorsque l’on se dévêtit de ses encombrantes tenues exigées, on s’aperçoit qu’en respirant, nous intervenons d’une manière quasi invisible et ne ne laissons pas agir.

Retenir le souffle, le rendre râpeux à l’inspir comme à l’expir est une forme de résistance physique qui fait écho à une forme de lutte plus mentale.
L’observation de celle-ci ouvre la trappe sur l’observation de celle-là.

Par induction, du physique au mental, un seul phénomène.
On parle souvent des manifestations corporelles comme grossières, tandis que leurs corollaires mentales ou émotionnelles sont réputées plus subtiles. Pas si simple.

Lorsqu’il en va de la respiration et du contrôle appliqué, il s’agit bien d’un élément concret, cependant, cette manière de s’agripper au souffle est tellement cousue dans nos tissus, qu’il nous faut agir en observateur aguerri et approcher à petits pas.

La respiration est une biche fébrile. Il faut la laisser être. Le moindre bruissement de feuille, la moindre brindille qui craque, et la voila qui s’enfuit. La simple assise est familiarisation. A force de montrer patte blanche…

Voir et ne pas voir. Agir et ne pas agir.
Seul le non-agir agit. En agissant, j’entrave.

Le chemin de la respiration est empli de poussières et de cailloux. De grosses pierres obstruent les passages des fluides. D’indolents iguanes s’y accrochent, hébétées, faute de mieux.

Nous pensons souvent que le chemin de la respiration est notre chemin. Sans égards, nous y déposons alors nos râles, nos éraflures, nos appréhensions, nos soupirs.
Or, un chemin n’appartient à personne. Il s’emprunte.

Vidé de ces encombrements, pouvons-nous tenter d’emprunter à nouveau le chemin?    En dehors de ce chemin, peut-on prétendre respirer?

A aucun moment nous ne respirons. En inspirant et en expirant, nous forçons le trait. Le processus respiratoire n’a pas besoin de nous pour s’accomplir.

Il s’accomplit d’autant mieux que nous ne l’entravons pas. Faisons-nous cette faveur de disparaître l’espace d’un instant.
Appliquer telle ou telle technique respiratoire présente cependant l’intérêt d’un pneu neige en situation de route hivernale. En embuscade sous l’intention que je place dans le phénomène respiratoire, se trouve la conscience.
La conscience-véhicule agrippe d’autant mieux la route de la respiration si je l’équipe d’une intention-pneus neiges.

C’est une étape.
Mais, fondamentalement, le chemin de la respiration se suffit à lui même.
Avec nos petits bras qui s’agitent et nos techniques académiques, nous ne servons vraiment à rien.

En suivant vraiment le chemin, nous devenons le chemin.
Nous sommes alors la Vérité et la Vie.

Si je suis le chemin, je suis le chemin.

Au plus ce chemin est serpentant et obstrué, au plus il sera difficile à suivre.
Avant de devenir le chemin, observons l’ampleur des travaux de déblaiement.
La bonne nouvelle est que la réalité effective de cette nécessité de travaux est accomplie par l’observation.
Vraiment voir les détours, les bouchons, les ralentissements sur le chemin de l’air est libérer le chemin.
En cela le chemin est la destination et il n’y a nulle part où aller.
Partout, tout le temps déjà, nous allons quelque part, totalement inconscients de l’urgence absolue d’aller nulle part. C’est très drôle, cette histoire d’homme pauvre assis sur un coffre rempli d’or. Le genre d’homme qui court au fond de l’Asie chercher la paire de lunette qu’il porte sur son nez.

Il est tellement facile de ne pas voir cette forme de contrôle. Laisser les muscles qui contractent se décontracter, une fois que l’on en est devenu conscient… est un saut dans le vide.

Résistance à l’air=résistance à l’être.

A trop vouloir respirer, les choses se compliquent d’elles-mêmes.
L’air est une bonne surprise. Il n’arrive jamais seul.
Energies, fluides, ondes et particules le suivent, le pénètrent, l’amplifient, le transcendent. Ecoutez.

Alors, dans un contexte favorable, il se peut, qu’aidés par une confiance profonde, nous nous laissions respirer.

Pourquoi faut-il toujours, que presque malgré nous, nous emblavions le chemin de la respiration?
C’est la peur qui contracte. La peur du face à face avec l’essence. La peur de l’expérience.
Simplement observer notre réticence réflexe à laisser l’air nous traverser puis repartir sans encombres.

On se palpe la respiration comme on se tâte sans cesse les poches pour s’assurer que l’on n’a pas perdu son portefeuille. C’est une manière de vérifier que nous sommes toujours vivants. En nous rappelant à notre bon souvenir, étrangement, nous pensons être rassurés. C’est un peu comme se taper la tête dans le mur pour se rappeler que l’on est migraineux ou de mettre des claques à un ami cher et épuisé, pour s’assurer qu’il ne dorme pas.
L’anxiété est l’expression d’une urgence affective, un besoin abyssal d’être bordé, pour ne pas chuter.

Ne pas vouloir que l’air reparte, c’est penser contrôler nos vies, et avoir prise sur son déroulement, même si, intellectuellement, nous ne doutons pas de l’issue.
Ne pas vouloir que l’air rentre, c’est aussi refuser une partie de ce qui fait nos vies ou du monde qui nous entoure.

Comme le sable refuserait in extremis
De se laisser sculpter par la vague qui vient,
Puis souhaiterait ensuite qu’elle ne le quitte pas.

« Je suis le grain de sable, laissez-moi donc que je commande à la vague »…

Pourtant, le sable vient de l’eau, et la respiration nous dépose à chaque inspiration sur les rivages du monde.
Et il nous faut repartir à chaque onde expiratoire. 
Echo fractal des vies multiples. Celui qui d’accroche ici s »accrochera là-bas.

Dans cette prise de conscience primitive, il se joue tellement plus que de l’air qui entre et sort.

Derrière celui qui, par ses micro-contractions tente d’arrêter le temps, et de clôturer l’espace.
Il y a le temps que nous sommes intimement, d’où nous venons, et où nous repartons.
Sur son cadran, pas de chiffres.
Et l’espace qui nous habite au delà du dedans,
Sur son terrain, pas de frontières.

Par l’air, c’est la vie qui passe, la notre, et celle des autres.
Celui qui tente de retenir le souffle s’attaque à bien plus  grand que lui.
Sur le chemin de la respiration, nul ne fait vraiment le poids.
L’univers entier frappe à la porte, cycle après cycle.

Qui es-tu pour croire qu’il t’appartient de ne pas ouvrir?
Qui es-tu pour ne pas ouvrir?

Franck

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