La Grande Occasion

Lors des conflits relationnels, c’est souvent la question de la perméabilité au chaos de l’autre qui se pose.
Alors que ces mécanismes offrent à voir leurs rouages vulgaires, il reste cependant peu évident de s’en extraire. L’intuition montre le chemin.

Il faudrait pouvoir observer ces mécanismes sans se laisser happer. Car une fois aspiré dans les engrenages il n’y a plus d’autre issue que d’en ressortir broyé, en miettes.

C’est évidemment le critère de l’intrépidité de la violence, et de l’incapacité d’anticipation qui en découle qui rend la pratique difficile. Sans crier gare, elle explose et arrose avec une générosité qui lui est caractéristique tous ceux qui, par leur position sur le touché-coulé cosmique lors de l’éruption, se trouvaient là.

La solution pourrait résider dans le développement des facultés d’anticipation. Se tenir sur ses gardes, sachant qu’à tout moment, il est possible de se prendre un balle perdue. Bien que cohérent, ce positionnement n’en est pas moins inconfortable et comporte intrinsèquement les dérives pathologiques paranoïdes que l’on imagine émerger chez quiconque maintiendrait cette posture trop longtemps.

Le dos est droit, ni trop en avant, ni trop en arrière.

Si les éruptions sont susceptibles de provenir d’un volcan proche, alors cette préparation permanente est épuisante. Elle draine une énergie de survie considérable que l’on pourrait investir ailleurs.
Savoir qu’à tout moment une roche projetée dans le ciel peut nous tomber sur la tête n’est pas une solution.
En conclusion, il est peu pertinent de se résoudre à un processus d’habituation, ou de surenchérir par anticipation.

Le dos est droit, ni trop courbé, ni trop tendu.

L’enfant japonais grandit en ayant totalement intégré la possibilité qu’un tremblement de terre peut survenir à tout instant. Il s’y prépare en permanence et l’intègre à son quotidien avec une aisance et une banalité confondante. il n’en ressent pas la moindre nuisance et n’en vient pas à développer une aversion pour son pays pour autant.

Car, en effet, la fuite aurait pu être une solution de préservation.
Mais, s’en aller, c’est refuser l’obstacle. Ce n’est pas qu’il faille combattre pour la gloire et transposer dans la sphère personnelle des logiques guerrières. (cf Ceux qui Luttent)

La vraie paix de l’esprit, la ‘joie qui demeure’, si elle existe, est un absolu, c’est à dire qu’elle ne peut être sujette aux aléas, aux ballottements des contrastes quotidiens, fussent-ils du ressort de l’instabilité psychologique.

Le sage est sage partout. Ou alors, il n’est pas sage.
Et sans sage pour la vivre,à quoi peut bien servir une sagesse?
Elle n’est alors que verbiages, tout juste bons à remplir ces pages virtuelles d’un blog de pseudo-spiritualité…

Fuir ce qui fait la vie en ces instants de remous psychologiques, de projections magmatiques, c’est croire que l’herbe est plus verte ailleurs, que d’autres personnes correspondraient mieux à nos aspirations, à notre profil psychologique ou encore que les pays du bout du monde, où l’exotisme fleurit sous les pieds, abritent un bonheur réservé à ceux qui y habitent.
C’est tomber dans l’illusion– ô combien chronophage– qu’ailleurs je serai un autre que celui qu’ici je suis.

Fuir, c’est manquer une occasion-comète.
Elle ne passe pas tous les jours.
Quand elle passe, elle passe. Quand elle ne se présente pas à notre regard, il n’est rien que nous puissions faire pour la convoquer.

Si le problème se présente et que je ne peux pas trouver la posture adaptée, où que j’aille et quelle que soit la personne que je rencontre, un stimulus violent similaire finira par causer le même chambardement intérieur.

Ne pas résoudre ici, c’est ne jamais résoudre.
Encore une fois, cela ne relève pas de la lutte puérile mais de la grande quête de l’équilibre qui propulse et oriente toute notre vie.

Le dos droit, ni trop à gauche, ni trop à droite.

Ne pas pouvoir être heureux ici et maintenant c’est ne pouvoir être heureux jamais, nulle part.

Mais pourquoi donc sommes-nous des êtres de relations, amarrés les uns aux autres par des cordages affectifs, stratégiques, mécaniques, plutôt que des îlots éloignés et indépendants? (cf L’îlot de Souffrance et L’Océan Pacifiste.)

Ce n’est certainement pas pour contenter les dieux qui s’amuseraient  à nous voir sombrer collectivement dans le chaos.

Et si la clé cassée de l’un ouvrait le cœur fermé de l’autre?
Peut-être sommes-nous tous la Grande Occasion de l’autre?

Si chaque interaction, chaque mise en relation est une opportunité de conscience, même (surtout?) s’il s’agit d’un relation de violence où les mots giclent en lames de rasoirs.

Au détour d’une situation apparemment impossible à vivre, une occasion pour soi de ne pas réagir et d’être le miroir offert à l’autre.
Sans nous briser, s’y reflétera la colère qui défigure et sa vraie nature qui attend dans le silence.

Saisir la comète au passage, bien sûr, est passablement douloureux.
Ces objets-là, ça va vite et ça fait mal.

Il faut pourtant apprendre à jongler avec les roches en fusion sans se laisser brûler.
Entendre les mots flambants de hargne sans laisser son cœur se compacter et tomber en cendres.

Lorsque passe la comète, c’est l’occasion de découvrir la Grande Liberté.
C’est un pays sans frontières. Ce n’est pas un pays.
C’est une langue où les mots glissent et s’éteignent. Ce n’est pas une langue.

Un grand ailleurs. toujours là.
Il apparaît parfois quand le soleil est bas,
Et disparaît soudain tel un mirage furtif.

Sans partir, il disparaît.

Franck

 

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