Ceux qui Luttent

 

Victor Hugo dit: « Ceux qui vivent ce sont ceux qui luttent »

Cela semble glorifier une certaine partie de la population qui, selon ce vers mériterait de vivre vraiment, parce qu’ils luttent pleinement.
L’auteur se fait ici l’écho d’une croyance, qu’il partage probablement à titre personnel.

C’est la version dix-neuvième siècle de l’artiste hip hop qui se doit d’avoir « galérer » avant de rencontrer le succès, ne serait-ce que comme partie intégrante d’un storytelling formaté.

Lutter pour vivre, ce n’est pas lutter pour assurer la pérennité de la vie.
La lutte, la combativité, la volonté d’affronter le monde est plus insidieusement une façon de se sentir vivant.
Plutôt que de  lutter pour vivre, ce qui correspond à une situation de survie, beaucoup d’entre nous luttent pour se sentir vivre.
Ils suivent un schéma de vie extérieur auquel ils se conforment, au sein duquel ils se confortent.

La lutte n’est pas un phénomène objectif mais relève davantage du ressenti.
Ce qui est lutte pour l’un n’est que ballade de santé pour l’autre, non pas en fonction de la capacité de lutter accrue par une constitution de guerrier, mais relativement au domaine au sein duquel la lutte s’exerce (ou est censée s’exercer par rapport au système de croyance de ceux qui luttent.)

Et quelles formes cette lutte prend-elle?

Colère, agitations, violence psychologique dirigée contre soi (notamment sous les traits d’une extrême exigence à son propre égard–académique ou sportive), maintien obstiné de son état dans un environnement hostile, afin d’honorer la croyance selon laquelle il faut ‘galérer’, souffrir pour être heureux.

Mais contre quoi vraiment luttent ils?

C’est une vision rétributive, un regard marchand que nous portons sur ce qui nous arrive, une perception appauvrie du temps, perçu par la lorgnette linéaire: si je souffre maintenant, je serais heureux après.
C’est une manière de translater la situation actuelle, désagréable, de la transcender, en placardant une version modifiée et agréable dans le futur (le paradis). Egalement, c’est une garantie de verrouiller définitivement les portes d’accès à la transmutation de la situation vécue maintenant.

Lutter permet de fuir le présent, en se donnant un rôle valorisant, puisque l’on devient celui qui combat. Il y a donc une fonction sociale de ce positionnement en tant que combattant. Dans la majeure partie des schémas narratifs que nous avons intégrés depuis l’enfance, cette opposition au réel et la volonté de déployer toutes ses ressources pour le changer est érigée en solution à la plupart des difficultés rencontrés. Le message est: si tu ne parviens pas à tes fins, si tu n’as pu modeler le monde comme tu le souhaitais, c’est bien évidemment parce que tu ne t’es pas battu assez fort. L’énergie dépensée au combat est l’alibi parfait pour ne pas soulever la trappe et se demander qui se bat.

Cette lecture déviante bénéficie pourtant d’un énorme renforcement positif au sein de la société: ceux qui font des études longues et difficiles sont récompensées par un salaire à la hauteur de leur efforts, ceux qui se donnent du mal sur le terrain font gagner leur équipe au bout du match (et par la même occasion résolvent une énigme philosophique qui transparaît dans les discours de coachs, de sportifs, des team building en tous genres: être capable simultanément de « tout donner » et de ne « rien lâcher »…)

De la lutte extérieure à la lutte intérieure

La lutte contre le monde, contre les gens, les phénomènes, les conditions est aussi une diversion que l’on se fait à soi-même. La lutte extérieure sollicite tellement d’énergie que l’on ne peut rêver meilleure façon d’occulter, et de se rendre indisponible à une forme plus subtile et productive de lutte intérieure.

Dans la lutte extérieure, j’affirme ma conception du monde et de moi même.
Dans la lutte intérieure, je m’ouvre à la possibilité d’une remise en question.

Tout de suite, c’est moins agréable.

Se battre à l’extérieure pour dissimuler à soi-même l’urgence de se battre à l’intérieur.
Cette bataille en soi est certainement le plus délicat des affrontements à mener car il s’agit, plus que de lutter, de déposer les armes.
Alors, nous ne sommes plus réellement tel ou tel protagoniste qui s’oppose à tel autre, mais sommes observateurs des arguments, tactiques, et blessures d’orgueil de l’un et l’autre des clans.
Chacune des tribus dispose d’une liste longue comme les filaments stellaires d’arguments justifiant le bien fondé de leur position et n’a de cesse de rappeler les motivations de sa lutte.
Bien sûr que tout se vaut, puisque dans l’esprit qui suit telle ou telle stratégie, celle-ci est toujours la seule qu’il puisse emprunter au moment où il la met en oeuvre, étant perçue à ses yeux comme la meilleure.

Plus je suis enclin à déposer les armes, et plus je cesse d’être assailli, car je suis sorti du jeu. Je m’extrais de la guerre des frontières à défendre en sortant de la dimension de la carte.

Du planisphère au globe,
Puis du globe à la terre sous mes pieds.

Franck

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