Le Temps de L’Épuisement

Ce qui est dit lorsque la parole est dite n’est pas ce qui se dit.
La parole est un habillage. Quel est le corps du message profond qui  se cache sous les couches de vêtements?
Un corps peut aussi être très beau, très touchant quand bien même les vêtements qui le parent sont criards et vulgaires.

Intention…

Entre les mots et l’intention dont ils résultent, tant de parasites peuvent s’intercaler:

L’éducation ou la mise en forme, le cadrage, la rhétorique, les stratégies d’ embellissement. Ce n’est pas parce qu’on lime les canines que la mâchoire est impactée, et sous l’éducation pulse souvent le sans rouge vif de l’aorte fendue.

Le manque d’éducation, ou l’incapacité à mettre en forme, à donner un minimum d’attrait à ce que l’on dit. Alors, on ne pourra agencer avec suffisamment de maîtrise les blocs du langage. Les blocs dont on se saisira ne pourront être que sales, mal découpés, et jetés en pâtures au troupeau. Malheureusement, les vaches ne broutent pas le bois sec. La carence en paillettes verbales finira par décourager les plus pugnaces du cheptel.

La pudeur, ou la tendance à édulcorer son intention réelle, à grands renforts d’euphémismes ou de procédés de diversion. L’art d’attirer l’attention des interlocuteurs loin de ce qui, dans notre propos, souhaiterait être entendu.

L’impudeur, ou l’exposition brute et criante de la souffrance, de l’insuffisance, de la solitude. L’inondation des berges sans préparation préalable de la population pour renforcer les digues et se mettre à l’abri, laissera les interlocuteurs calfeutrés chez eux, circonspects par une telle absence de filtres.
Aux commerciaux agressifs qui déballent leur argumentaire en poussant la voix depuis le pas de porte du voisin, une fois notre maison atteinte par leur outrance, nous laisserons porte close.

C’est cela que l’on apprend: écouter ce qui se dit derrière les mots, écouter l’émission sous les parasites…sous une double couche de parasites: ceux de l’autre et les nôtres.
(cf La Tasse Pleine et le Thé Chaud).

A celui qui écoute ainsi du dessous, il n’est pas de propos contre lesquels s’opposer ou se dresser. Sur celui qui vit ainsi nu, les modes vestimentaires ne peuvent avoir de prise.

Derrière l’intention, qu’est ce qui s’exprime?
dans l’intention demeure encore une forme de conscience, mais derrière la conscience?
C’est le  besoin primitif qui parle, le besoin pur.

Onde ancestrale

C’est une transposition psychique de ce que l’on observe au niveau physique, avec la faim, par exemple.
Si j’ai l’intention de manger, je mets en oeuvre toute une série de décisions qui vont viser à la satiété: ouvrir le réfrigérateur, aller au restaurant, faire les courses…Mais si mon comportement est motivé par une faim urgente, profonde, sauvage, il se manifeste quelque chose de plus viscéral, c’est une onde primitive qui me parcourt alors et s’exprime bien avant  que la conscience ne puisse agencer différentes décisions, et les hiérarchiser par priorité, cherchant ainsi à assouvir ma faim d’une manière socialement acceptable…C’est à dire avec un coût social aussi faible que possible.

Au niveau du langage, de la communication, les mots choisis en urgence, du fait d’un manque d’éducation, de culture, de pudeur, ou d’un excès de ces facteurs, sous la forme de vocables qui s’imposent à nous en amont de la conscience, sont les ondes résurgentes d’énergies profondes.
Le coût social (ou coût psycho-social – car la fatigue pour le récepteur est aussi psychologique…) est élevé, lorsque de tels éléments s’expriment.

Le dilemme est le suivant: comment avoir une communication qui ne soit pas superficielle, c’est à dire qui soit humainement fertile, sans en payer le prix psychologique…?
Ceci n’a du dilemme que l’apparence, puisque ce n’est pas parce que l’on paie le prix (en subissant la fatigue et les implications quotidiennes de la lourdeur de l’autre) que l’on parvient à une communication réellement épanouissante. Plutôt lose-lose que win-win

Pouvons-nous considérer l’urgence de ce qui cherche à se dire et non la forme sous laquelle cela se dit?

En adoptant un tel positionnement, nous occultons sciemment certaines composantes parasites et coûteuses du flux langagier de l’autre: l’ennui, l’agressivité, manque d’esthétisme , et surtout (et surtout) …

 La circularité

Ecouter les gens, c’est réaliser qu’ils s’expriment par boucles. C’est précisément l’aspect circulaire qui rend les mots de l’autre si pesants.

Sans arrêt, à quelques variations de saison près, il répète en boucle les mêmes choses.
Étrange comportement. Quelle en est la valeur? Pourquoi est-ce la stratégie choisie?

Confessons-le: Ce sont nos boucles qui rendent nos propos pesants aux oreilles de l’autre.
Prisonniers contradictoires: il semble que nous ne souhaitions pas réellement sortir de notre confortable boucle.
C’est un double mouvement qui sous-tend ces comportements verbaux circulaires:

Confort: D’un coté, nous éprouvons un certain confort à répéter sans cesse les mêmes 3 ou 4 histoires, idées, arguments ou colères. Nous pensons qu’ils sont valorisants.
Soit nous nous mettons en situation, en racontant comment nous avons géré telle ou telle affaire passée, comment nous gérerions telle ou telle affaire future, et pensons alors apparaître comme quelqu’un de caractère, de rusé ….selon ce qui apparaît en haut de notre échelle de valeur…
Soit nous racontons comment la vie sur nous s’acharne, comment nous avons fait tout ce que nous pouvions. Nous espérons faire rebondir cette déculpabilisation sur l’autre afin qu’elle nous parvienne enfin…C’est aussi une forme de valorisation (par confirmation)
Dans ces deux cas, nous prêchons dans le vide, espérant trouver quelque écho à une réalité ultra relative à la quelle nous n’adhérons finalement pas vraiment. Sinon, pourquoi en parlerions-nous?

Inconfort: D’un autre coté, nous exposons nos propos circulaires comme une ultime tentative d’évasion. En parlant par boucles narratives, c’est une énième promenade dans la cour de la prison, les yeux fixés sur le mur extérieur, à se demander comment sortir.

Le double visage de ces paroles en boucles (confort du prisonnier qui connait sa cellule et inconfort du détenu qui pressent/se souvient du monde derrière le mur) comment le transcender?
Comment percevoir l’autre en amont de cette logique stérile?
Comment échanger avec l’autre vraiment? Car, tant que je demeure dans ces comportements, je n’atteins pas l’autre. Je rebondis sur lui et réconforte mon insécurité en même temps que je l’accrois.

La baleine 

Nous tournons en rond dans les mêmes 3 ou 4 pièces mentales. Telle une baleine prisonnière de la baie, ne pouvant retrouver son chemin. C’est très triste une baleine géante, coincée entre les rochers qui blessent et la plage qui étouffe.

Comment, à l’écoute de l’autre, puis-je libérer la baleine, la guider vers le large?
Comment offrir à l’autre une ouverture, une brèche dans ses boucles?
Quel est le point qu’il faut toucher pour que l’onde s’échappe enfin de la cage de Faraday?

Enlever l’impact du coût psychosocial.
Ne plus considérer la lourdeur formelle. Donner l’espace à l’autre pour tourner en rond.
Ne pas chercher à aider, c’est parfois vraiment aider.

Laisser la baleine arroser le rivage en se débattant. Ne pas demeurer sur les rochers, ne pas habiter les maisons du bord de mer, exposées aux crues à répétition de l’autre.
Etre familier du large.

Familier du large

Ne plus voir l’autre comme un piètre artisan de son malheur. Il n’a pas trouvé mieux que la double stratégie de la boucle. Finalement ce n’est pas si mal….A la fois, il essaie de se dire du mieux qu’il croit ET il se donne l’occasion de trouver une brèche dans le mur.
Avec le temps, les murs vieillissent…on ne sait jamais.

Il faut que la boucle s’exprime, que l’individu essaie encore et encore les mêmes poignées de portes jusqu’à ce qu’il en trouve une qui soit restée ouverte par mégarde.

N’est-ce pas présomptueux de penser que, par nos mots ou nos actes, nous allons guider la baleine en dehors de la baie, derrière les rochers où elle se trouve piégée?

Ce qui est certain, c’est que par nos actes et nos paroles, nous verrouillons les portes.
Nous rajoutons des rochers.
L’issue la plus favorable est peut-être de ne pas lister les étapes du comportement qu’il faudrait, à nos yeux, adopter. Cela correspondrait à gesticuler sur le bord d’un rocher en agitant les bras dans tous les sens, à hurler des consignes contre le vent, en oubliant totalement que la baleine ne parle pas l’humain.
Au mieux, on ne sert à rien: elle restera coincée.
Au pire, elle paniquera et on finira à l’eau.
(Comme un soir de match national devant la télé…Le joueur n’entend pas. S’il marque vous n’y êtes pour rien. Si vous hurlez à la faute…L’arbitre n’entend pas.)

Cet écueil est celui de l’approche psychologisante, qui étiquette et hiérarchise selon un protocole préétabli. Elle offre une pièce supplémentaire à l’individu enfermé, elle réagence les meubles pour qu’il ne se blesse plus en cherchant une issue. Pourquoi pas, en attendant?
L’inconfort peut aussi être moteur d’évolution. Il n’est pas impossible qu’en limitant celui-ci, on retarde ou inhibe celle-là.

Du large, nous écoutons les boucles de l’autre
de très loin, avec une plus grande acuité. 

Ecouter l’énergie qui pousse contre les murs de ses lèvres, et voir son incapacité à la traiter dans l’instant.
Il se peut que l’ancienneté de ces ondes soit elle qu’il ne faille même pas chercher à les traiter. Simplement les laisser s’épuiser.
En ne les subissant pas, en ne les contrôlant pas, en ne les orientant pas, elles ne se frustrent pas, ne se renforcent pas.

Observer cette énergie pour l’autre, s’il ne peut l’observer lui même.
Simplement offrir l’espace d’épuisement.

Etre familier du large et ne pas guider consciemment.
Que notre pratique soit elle-même un appel du large en direction de la plage.
Ne pas guider parce que l’on veut guider, mais parce que l’on est la voie.

Franck

 

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