Les Bons Croyants et les Autres

Porté par la convivialité du moment, le jeune homme s’approcha du Maître. Le sourire lointain de celui-ci guida le disciple au travers des échanges mondains, des verres qui s’entrecroisent et des rires débridés.

Tel un phare dans la foule, le vieil homme savait que le temps viendrait où le disciple chercherait reconnaissance auprès de lui. Sans le regarder il sentait la ferveur de son envie et savait que le moment approchait où l’échange pourrait éclore.

Tout sembla si parfaitement huilé.
Trop huilé peut-être, l’instant dérapa.
C’est la légèreté formelle, la bonne ambiance qui permit à l’homme de mûrir.
C’est la même légèreté qui empêcha la récolte.

Pourtant, la légèreté peut tout porter.
Souvent, elle porte les plus lourds des fardeaux.

Qu’est-ce qu’il prit au vieil homme d’écraser la fleur délicate?
Pourquoi posa-t-il la pierre lourde de 2500 ans de calcification sur les pétales heureux et joueurs comme le vent?

Approchons-nous un peu, posons notre verre quelques secondes et écoutons plutôt ce qui fit la teneur de cet échange:

-Alors, vous vous intéressez au bouddhisme?
-Je pratique la méditation, à hauteur de ce que je peux, avec mes petits moyens, et puis…
-Si vous voulez vraiment devenir bouddhiste, il faut faire une retraite de cinq ans.
-….

Inutile de me regarder comme ça. Je ne peux rien y faire. Je suis circonspect, au moins autant que vous.
Je choisis de ne pas voir le piétinement et règle ma bague de focus sur la sagesse du maître. Ce qu’il vient de dire n’est valable que dans l’instant où cela est prononcé et pour la personne qui l’entend.

Ce n’est pas parce que nous avons les oreilles qui traînent que nous pouvons nous essayer à l’interprétation partielle.
Reprenez votre verre et regagnez vos cercles de discussions. Une petite saucisse?
Sifflotez, sifflotez….laissez-moi persifler.

Persifler contre personne, persifler pour l’occasion qui se présente de dérouler quelques feuilles rabougries par le temps, sous la fraîcheur de la pluie qui vient.
Je suis pour qu’on remette à l’eau les feuilles de thé qui s’enroulent d’ennui dans les vieux pots. C’est tout.


La question n’est pas: qu’est-ce qu’être bouddhiste?
Mais: est-ce important de se dire bouddhiste ou de se penser bouddhiste?
Ou encore: Quel est celui qui peut se dire qu’il est bouddhiste?

Commençons par cette dernière question. Pour s’arroger le droit de dire que l’on est bouddhiste, il faut être à même de déterminer ce que c’est que de ne pas être bouddhiste.
C’est bien de pouvoir trancher dans la foule entre les bouddhistes et les non-bouddhistes…Mais le glaive est lourd, et les gens, ça crie…tout cela est très fatigant et ne sert pas à grand chose.

Pourquoi l’homme qui taille dans le gras des mécréants ne peut-il simplement pas aller marcher dans les bois? Quelle est la fonction qu’il s’imagine devoir remplir et qui est plus importante que d’aller s’asseoir sur un rocher et regarder le soleil se coucher?
Ah les petits bras qui s’agitent et les bons petits soldats investis d’une mission…

Pour le samouraï qui a du temps à perdre à haranguer les masses,
Pour les masses qui ont du temps à perdre à suivre un samouraï,
il s’agira donc de déterminer les critères et de s’accorder sur la teneur de ces critères afin de voir ce qui manque à l’autre pour se déclarer bouddhiste, et ce que nous, qui nous proclamons comme tel, sommes en mesure de valider…tout un programme.

Si, à ce stade, les gens s’assoient autour de la table des discussions, merci de ne pas me garder de place.
Je préfère laisser mes yeux se plisser aux lueurs du soir orangé.

Qui peut regarder l’autre au fond des pupilles et lui dire : « pour vraiment être bouddhiste, il faut faire ceci, ne pas faire cela, pratiquer comme ceci, méditer comme cela?
Agir de la sorte relève plus d’une logique grégaire, de communautarisme, de reproduction des modalités traditionnelles et d’un trouble compulsif de l’étiquetage:

Laquelle de mes vaches méritera l’étiquette à l’oreille?
Allons, allons, pas toutes en même temps?
Comme il est tout puissant le fermier du tout petit pré…

Etre bouddhiste, ou chrétien ou de quelque obédience que ce soit, est un choix qui relève de la sociologie, de la psychologie, de la politique surtout…
Mais est-ce de la spiritualité?

Je pense qu’à partir de l’instant où je discrimine entre bouddhiste et non-bouddhiste, chrétien et non chrétien….je cesse d’être bouddhiste, je cesse d’être chrétien. Je deviens politique.

Et si bouddhisme il y a, il faut qu’il infuse dans l’ensemble de nos comportements, qu’il informe toutes les formes d’expression que nous empruntons en plongeant la main dans le grand sac à vocabulaire comportemental.

Celui qui cherche à fixer l’autre dans ses mauvaises pratiques, comme une photo témoigne d’une infraction, ou à l’orienter vers ce qu’il estime être une bonne pratique (faire une retraite de cinq ans….) est davantage animé par l’insécurité que par la bienveillance.
Il cherche plus à souligner la différence entre l’autre et lui même (le bon bouddhiste)– et donc à se rassurer– qu’à accueillir l’autre  comme il se présente (dans sa différence potentiellement déstabilisante…le sel de la vraie vie).

Est-ce important de se penser, de se dire bouddhiste?
J’ai beau chercher, je ne vois pas ce que cela change. Le bouddhiste n’a que faire de se savoir bouddhiste.

Si pour un bouddhiste, cela compte de se penser comme tel ou d’apparaître comme tel, alors il gagnerait en authenticité à s’inscrire au club de pétanque du quartier, et à laisser toutes ces histoires au vestiaire.

Je laisse au lecteur le soin de décliner à volonté ce critère d’appartenance ‘religieuse’ selon sa culture et à la mesure de son esprit joueur.
Il en va sûrement de même pour tous les mouvements dits ‘religieux’, mais, de par sa largeur d’accueil et les espaces qu’il ouvre, les tendances approchées ici sont d’autant plus criantes et outrancières  dès lors qu’elles se constatent dans un contexte bouddhiste.

Je vous propose maintenant d’humer quelques unes des feuilles de thé taoïstes et de laisser leurs émanations dissiper nos crispations.
Regardez celle-ci, elle se déroule toute seule:

« Trente rayons convergent au moyeu de la roue
Et c’est son vide qui donne au char l’usage. » (Tao Te Ching, Ch 11)

Le bouddhisme est la roue, formée par  la jante, le cintre et les rayons, il est ce qui touche la terre, ce qui est au contact de la vie.
Les rayons en sont les différentes expressions et écoles au sein desquelles, nous pourrions nous laisser aller à inclure l’ensemble des traditions spirituelles.
Mais, laissée comme telle, la roue ne tourne pas. Elle n’est d’aucune utilité à personne.

Au cœur de la roue du bouddhisme est le non-soi.
C’est le vide du moyeu qui permet le mouvement.
Au fond, tout au fond du bouddhisme, sous les couches de feuilles d’automne en décomposition, attend le non-soi.

Celui qui décide qui est bouddhiste et qui ne l’est pas mène un combat de rayons.
Il n’a certainement pas assez déblayé ses feuilles mortes intérieures pour percevoir le moyeu.
A moins qu’il n’ait un intérêt direct à pointer ainsi le doigt…
Cet intérêt peut être bassement financier. Il passe alors sous le spectre de ce qui mérite que l’on s’y attarde.
Mais il peut aussi relever de la stratégie psychologique inconsciente, ce qu’il convient de respecter et de manier avec délicatesse.

Par le pouvoir qu’il convoite ou s’arroge, le ‘bon bouddhiste’ évite l’effondrement identitaire du château de carte qu’il est laborieusement parvenu à monter entre deux bourrasques fougueuses.

Le bouddhiste qui se dit bouddhiste n’est pas bouddhiste.
S’il l’était vraiment, depuis le fond du non-soi, il n’aurait que faire de se savoir comme tel ou de distribuer les étiquettes officielles.

Le bouddhisme est l’absence de territoire.
En l’absence de territoire, qui reste-t-il pour planter son petit drapeau?

C’est un peu triste un drapeau américain qui flotte à la surface de la lune,
Parce qu’il a fallu beaucoup d’efforts pour le planter.
Il ne sert à rien sous la nuit cosmique
Et ne fait peur à personne.

Le vieil homme qui passe par là, entre deux discussions de saison sans grande conséquence, ne cherchera pas à l’enlever de la dune lunaire.
Tout au plus, il sourira.

Franck

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