Et 1, et 2, et 3 Zé-Ro…

Toutes ces personnes, dans une pièce, face au mur.
Sans parler, elles demeurent où les sons de la rue ne pénètrent pas, où seules quelques douces clochettes scintillantes suffisent à recadrer la pratique.
Les manches des kolomos s’agencent et se froissent. Une toux, ici ou là, un éclaircissement de gorge, deux ou trois déglutitions rendues audibles par le silence, un reniflement, tout au plus.
A pleines bouffées, la fumée de l’encens ruisselle au visage de la statue de Bouddha. Il ne semble pas s’en incommoder.

Impossible pourtant de m’entendre avec tout le bruit que je fais.
Comment puis-je être aussi assourdissant à mes propres oreilles?
Il est incroyable que les autres ne m’entendent pas tant j’occupe à moi seul la totalité de la bande passante.
Si je continue comme ça, je vais vraiment faire cramer le poste…

C’est à se demander si les autres perçoivent tout ce chaos… à n’en pas douter, je serais exclu du dojo.

-« Va faire tes gammes! », m’hurleraient-ils,
-« Et reviens-nous quand tu pourras, ne serait-ce que deux secondes d’affilée, garder le silence intérieur! »
Penaud, j’attendrais, trois ans durant que le transistor brûle, se consume et me laisse disponible aux profondeurs de mon être.

Je pourrais, je devrais me taire, ne serait-ce que par respect pour eux.
A moins qu’ils ne s’en rendent pas compte…Peut-être sont ils tous trop occupés à faire taire un bruit similaire?

Le bruit ne se laisse pas faire.
Le bruit ne se laisse pas taire.

Ca ne passe pas…et ça ne m’arrange pas.
Mais ceux qui devraient vraiment se sentir mal à l’aise de ce bruit mental persistant, ce sont les kilomètres de lignes qui se cachent de honte, depuis les livres de ma bibliothèque.
Ils traitent de méditation et à longueur de pages, on y raconte que les résultats des stimulations — précisément ce fourmillement sans queue ni tête au sein de ma boîte crânienne — s’apaisent avec le temps.

J’invite amicalement les auteurs de ces ouvrages à prendre place dans mon cerveau, là, maintenant, tout de suite… et on en reparle.
Avec l’ambiance de hall de gare qui y règne, c’est à se demander s’ils n’y sont d’ailleurs déjà pas tous réunis pour un cocktail sur la pleine conscience entre auteurs des différentes générations.

Tout à coup, comme on loupe une marche de l’escalier, j’écoute ce bruit, et ça change tout.
Sans chercher à faire taire chacun des intervenants qui successivement s’invitent à l’improviste pour occuper le devant de la scène et raconter leurs histoires d’américains.
Leur one-man show foireux.

J’écoute aussi le bruit, lorsque par deux ou trois, ils s’y tiennent et créent le chaos intérieur.
J’écoute, non pas les conversations, les récits tantôt comiques, tantôt tragiques ou déconstruits.
Assis dans le hall de gare, j’écoute le brouhaha global et, ce faisant, je m’en éloigne.


Cela me rappelle mes 18 ans.
1998. L’ensemble de la population de ma côtière de ville natale est réunie sur la plage, répartie dans les differents cafés, elle se rince le gosier en parlant fort.
Elle parle par mots de deux syllabes et choisit toujours d’en prolonger l’une ou l’autre, de manière à étirer le plus court et insipide des vocables pour le transformer en matière sonore aussi longue qu’une phrase:
« Alleeeeeeeeeeeeeeeeeeeeeez! »
« Vas-yyyyyyyyyyyyyyyyyyyyyy! »
« Mais Tiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiire! »
« La paaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaasse! »

….Faut bien y passer : c’est la finale de la coupe du monde de football.
Piégé par les obligations sociales inhérentes à mon âge post adolescent, je suis parmi eux, et en souffrance, j’attends.

En silence, aussi, j’espère que leur pays perde, pour ne pas avoir à subir l’ambiance gauloise trop longtemps dans la nuit.
Surtout que le score se referme sur l’équipe adverse, dont le nom de patrie m’échappe.
Je m’extrais de ces lieux et vais marcher sur le sable du début de nuit.

Le clapotis des vagues rétablit l’équilibre avec le bruit de fond des commentateurs dissyllabiques qui jusqu’alors s’engouffrait avec une étouffante intrusion au fond de mes tympans.
Momentanément apaisé, j’avance vers un point invisible dans la nuit. Quand je l’aurai atteint, je reviendrai sur mes pas.
Ce n’est pas tant que mes amis m’attendent ou m’attendront, mais c’est ce qui se fait.
A cet âge-là et pour encore 20 ans, c’est une raison suffisante.

Soudain, l’équilibre est rompu et c’est un tsunami. La déferlante n’est pas apportée sur ma droite par l’océan, mais du coté de la digue, par les hurlements gutturaux et les klaxons en folle fanfare, tant de testostérones nationaux postillonnés jusqu’à mes pieds apatrides.

Tout cela se prolonge et je continue pourtant à marcher.
Sous leurs effluves en gargarismes, mon pas reste serein.

Un peu triste, un peu seul, je marche.

Tellement moins triste et tellement moins seul que si j’eusse été au cœur de leur stupide bonheur ou de ce qui n’est rien d’autre qu’un groupe de circonstance… (même si les circonstances qui les réunissent sont à l’échelle d’une vie).


Ce soir, mon zazen n’est pas celui de la merveilleuse expérience. La simple assise ressemble à une complexe course.
C’est surtout le seul zazen que je puisse vivre ce soir.

Le mental fête sa victoire à grand renfort de bruit. Dans le hall de gare de mon cerveau, tous trinquent à leur évènement.
Très bien. Le mental a gagné.
Sauf qu’il est seul à jouer ce soir. En face de lui, personne pour dribbler, personne dans les buts non plus.
Depuis le bord de mer intérieure, je lui souris.

Un peu seul, un peu triste,
Vraiment heureux.

Franck

2 commentaires

  1. Ah ah, un mauvais ami ce roi des bavards… Il a peur du silence… un vrai moustique.. et plus on s’agite, plus de Bzzzzzzz bzzzzz. Même ça pique… Pourtant, des jours, on est plus fort qu’Harry Potter. Un coup de baguette, et zou, les moustiques deviennent plein de papillons qui occupent l’espace de leurs vols.. Je ne sais pas d’où ils viennent ni où ils vont. Juste le bavardage plein de vacuité du flap-flap de leurs ailes….

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Pistozim….
      Les moustiques qui deviennent papillons, sans que l’on comprenne comment ni pourquoi (ce qui n’est d’ailleurs pas plus mal…)
      Merci pour votre lecture, au plaisir d’échanger!
      Franck

      Aimé par 1 personne

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