A Fleur de Tonneau

Il est vrai que cela faisait un moment que la pression montait sous le couvercle du tonneau.
Le breuvage, en silence se travaille.
Une fois le contenant scellé, il n’a besoin de personne. Il mature et laisse les saveurs se fondre et s’aiguiser. Elles s’allongent et s’éliment dans un coin de la cave.
Oublié sous une voûte, tandis que la vie s’affaire, le bouchon glisse, imperceptiblement.
Il faut tirer le vin.

 


Au bout de la semaine, comme le dimanche est l’écume des mousses du lundi, portée péniblement par les jours successifs, elle demeurait assise.
Trente minutes, deux fois de suite, avec une marche lente entre deux.
Rien d’exceptionnel sous son soleil: une fin de weekend au dojo.
Quelques mots échangés, l’air de rien. Des mains qui attrapent les zafus. Des manches qui coulissent, et des chaussures posées.
Elle attend le son de la cloche, comme à la plage on attend le rafraîchissement de l’air pour enfin se lever.

La vacancière distraite, toute absorbée par sa lecture ensablée, finit toujours par oublier que la marée remonte, et qu’avec elle le dimanche s’enfuit. Elle peut déjà sentir l’odeur diffuse de l’ennui du lundi incolore délivrer les prémisses de ces vapeurs de billets verts.

Au cœur même de cette insipide assise se produisit le pop:
Non pas une seule semaine, ni un mois, ni un an, mais presque quatre décennies lui coulèrent derrière les yeux.

Sans prévenir, la voilà qui revécut l’ensemble de sa vie amoureuse, scolaire, familiale, professionnelle.
Ponctuée d’épisodes précis, cette vie se dévida au travers de son corps sans qu’il ne fût prêt pour autant, ni qu’il ne le subît.

Il lui sembla que chacun de ces épisodes prit la forme d’une baignoire emplie d’un liquide émotionnel propre. Elle baigna successivement dans chacun de ces bains.

En elle, l’époque élargie de l’événement se déplie et la couleur émotionnelle de ces palettes de vie se réactualise à l’identique avec un réalisme confondant. Tel un œnologue qui sait laisser les saveurs du vin s’exprimer en bouche, elle relut le contenu de ces tranches de vie empreinte d’une connaissance nouvelle.

Le temps qui sépare sa méditation dominicale de l’événement qui se convoque à sa présence, n’a en rien altéré la vigueur de ces sentiments.
Aucune altération, aucune déperdition.

Bien que l’intensité soit similaire à ce qu’elle connut in situ, et que ces évènements portent leur lot de matières traumatisantes, à son grand étonnement, ils ne la happent plus.

Sous d’autres cieux que celui de ce jour, chacune de ces mémoires vivantes pourrait potentiellement suffire à retourner sa barque de graines et de tissus, à l’aspirer dans les gouffres des conséquences, questionnements et culpabilisations propres à leur contenu et à leur pouvoir d’emprise.
C’est ainsi qu’il en allait chaque fois que, par la passé, ces visiteurs enfouis s’étaient imposés à elle: rejouer ce qui aurait du se passer, décortiquer ce qui aurait pu advenir, et dérouler ainsi l’ensemble des scénarios fantasmés.

Mais ce dimanche, quelque chose de totalement différent se produisit.
Les évènements la traversèrent intensément, puis s’enfuirent. Où étaient-ils donc ainsi retenus? Quel tonneau les contenait avant qu’ils ne se déversent ainsi.
Où s’échappaient-ils ensuite?

Avec eux comme avec les grumeaux de liège dans le tonneau, s’en va celle qui les abritait.
Le bébé, l’eau du bain.
Les miettes, la vaisselle.

Ils furent pourtant observés avec acuité.
Quelques dizaines de minutes seulement séparaient l’expérience en elle-même et l’écriture qu’elle en fit dans ce carnet.

Certaines des remontées mémorielles qu’elle a ainsi passées en revue étaient si denses, si chargées émotionnellement, qu’elle n’avait osé les confronter jusqu’alors.

Ce soir, elles lui apparurent d’une même importance, d’une égale in-importance.

Quelle main a ôté le bouchon de ce tonneau ?
Aucune, probablement.
Le bouchon de liège saute dans tous les cas lorsque la boisson est mûre, lorsque le passant s’assoit.
Retenir le vin ad infinitum dans le tonneau de chêne ne sert à rien.

Zazen fait mûrir le vin et pousse le bouchon,
Insensiblement,
Avec toute la sensibilité du monde.

En zazen, on ne fait pas.
Alors, cela se fait.
Qu’importe-t-il de savoir ce qu’est cela?

A l’écriture de ces lignes ces expériences du passé ne lui semblèrent plus être si intimes, si personnelles. Elles pourraient très bien avoir été vécues par une autre qu’elle.

Elle pourrait en parler comme si elles étaient celle d’une autre.
Il y a une heure encore, elle ne l’aurait pu.

Franck

Un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s