Les Quatre Faces de Brahman (2/3)

Cet article traite des Brahmavihara (les 4 demeures divines) et fait suite à :

-Première partie: Les Quatre Faces de Brahma (1/3)


Triple érosion

Cette non-discrimination un triple effet d’érosion :

1) Les gentils / les méchants

Dans la pratiques des demeures divines, je tends vers.. je m’élance vers…
Dans un premiers temps, upekkha, l’équanimité, la non-discrimination oeuvre à effacer les apparentes cloisons entre les différentes personnes que mon souhait peut atteindre. L’ensemble de celles qui font partie de mon spectre de sollicitation…
-familles, amis, collègues,
-personnes disparues,
-personnes avec lesquels je suis ou j’étais en conflit,
-personnes que je peux ainsi convoquer lors de la pratique, mais qui, par défaut, m’indiffèrent.
L’évolution au travers de ces différents stades de non-différenciation est progressive.

Ou pas: il peut s’envisager aussi que ces étapes soient rapidement franchies si le pratiquant perçoit la fluidité entre ces différentes applications ainsi que l’unicité du processus : tous ces êtres humains reçoivent la même onde de metta, karuna, mudita.

Puis-je percevoir le changement qui résulte de cette démarche?
La joie des personnes avec lesquels j’entretiens un conflit plus ou moins nourri, est finalement la même que celle que je souhaite à mes très proches. Elle est de même nature et son pouvoir de transformation, de rayonnement n’est pas différent ou amoindri du fait qu’il s’agisse d’individus avec lesquels les relations ont été — ou sont — tendues.

L’absence de focale permet cette expérience. Il n’y a plus le prisme déformant de ce qui est loin de moi/ ce qui est près de moi.

Rien d’ésotérique ou de profondément spirituel dans cette démarche. Ce n’est que mise en pratique et expérience pragmatique, avec pour résultat la lumière sur des phénomènes psycho-cognitifs illusoires qui nous ont menés à différencier entre le je/tu, nous/vous, ici/là-bas, ceux-ci/ceux-là…
(A noter, cependant que cette démarche non spirituelle est profondément spirituelle, puisque il n’y a pas d’agissement qui ne soit spirituel, que nous le sachions ou pas.)

De la survie physique à la survie psychique

Autant de distinctions fondamentales lorsqu’il s’agit de résoudre efficacement des problèmes énonciatifs…mais dont les prolongations émotionnelles ajoutent buée et fumée sur la fenêtre par laquelle nous regardons le monde.

Cela signifie qu’au delà de catégoriser les agents de mon environnement dans un but pratique, je dois veiller à ne pas tomber dans une catégorisation réflexe, par extension de cet aspect quotidien.
C’est en effet très utile dans nos vies compartimentées de ne pas confondre ma femme avec celle du voisin de trois maisons au dessus, cela évite bien des désagréments…
Mais de cette distinction, si je ne prête gare, peuvent émaner bien des automatismes d’ostracisation, de rejet, de comparaison, de cloisonnements conceptuels…

Ces associations par raccourcis, ces généralisations pratiques sont des réminiscences d’états précédents et aident réellement à la survie: privilégier ce qui est à proximité de moi :
En donnant la priorité à là-bas (les fleurs des champs près de la foret, je me fais dévorer par ici (le tigre affamé).

Mais la survie a cessé d’être un enjeu, le processus de survie est un équilibre personnel. Avec le temps et les manifestations successives, il s’élargit vers un équilibre au delà de moi, ma progéniture, mon alimentation.
La survie physique débouche sur une version mise à jour, évoluée plus mature : la survie psychique. C’est là qu’entre en scène le plus prosaïque des bon sens : il n’est pas pertinent d’entretenir, de surveiller, défendre, délimiter ces territoires intérieurs. Le frontière que je place entre moi et les autres personnes s’estompe pour mon plus grand bien.

Mon plus grand bien n’est pas l’ultime satisfaction égocentrée de mon plaisir ou de mon intérêt, mais le bien ‘plus grand’ que celui là. Un bien suffisamment vaste pour accueillir aussi celui-là.
Ce que l’expérience de la pratique des quatre brahmavihara démontre mieux que toute obstination lexicale.
Avançons donc vers le deuxième gommage…

2) Les humains / les autres

Après la compréhension que la nature de l’autre humain est…la nature de l’autre humain quel qu’il soit, nous en venons à considérer un élargissement de cette altérité.

La seconde érosion est celui qui s’effectue entre les êtres humain et les tenants des autres règnes.
Il ne s’agit pas (encore) d’aller embrasser les arbres et les cailloux. Allons-y étape par étape et commençons par le règne animal.
D’un point de vue théorique, scientifique, nous y appartenons tous, à certains moments plus qu’à d ‘autres, il est vrai.
Il y a d’ailleurs une zone d’incertitude où les chevauchements sont plus envisageables pour rendre compte de l’état des choses, qu’une frontière nette et sanitaire.

Rien d’imperméable entre l’humain et l’animal: certains animaux sont capables de faire preuve d’un comportement empli de compassion, d’altruisme, de désintéressement. Certains, de leurs yeux de sagesse, souhaitent le bonheur de l’homme qu’ils croisent et semblent lire ses errements. Leur œil transperce les murets de nos postures.
Inversement, certains hommes tendent vers une incapacité lourde à faire fi de leur intérêt instinctif, direct et à court terme. Clairement, les sphères ne sont pas froidement délimitées.
Ainsi n’est pas toujours inférieur — ou évolué — celui qu’on croit.

Lorsqu’on pratique les quatre divines demeures, c’est à dire lorsque l’on pénètre plus avant, plus profond dans notre nature divine, on en vient à percevoir l’artificialité de ces frontières.
Pouvons-nous constater la superficialité d’une pratique qui consisterait à déverser les trois vertus de metta, karuna, mudita dans un espace bordé par taux satisfaisant de similitudes génétiques ?
Si tel était le cas, il y aurait peu de différence alors avec la démarche qui consiste à aller soutenir bec, ongles, et feulements, une équipe de foot (dans ces deux pratiques, c’est toujours une partie du tout que je favorise.)
L’embrassement, c’est l’élan du bodhisattva (voir Bodhisattva: Parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. ).

Il n’y a de compassion que totale. Tout frein, toute restriction à cet élan de compassion annule ou inhibe l’ensemble de la démarche.
Qu’est donc la pratique qui consiste à n’aimer que ces proches ?

La nature

Une fois encore, Jésus ne dit rien d’autre lorsque, dans un style bien plus simple que tout ce charabia, il nous dit d’aimer nos ennemis.
Si je commence à aimer mon ennemi, à voir ses joies, ses souffrances, à vouloir son bonheur, je n’ai plus d’ennemi.
Mon ennemi est celui qui me menace. Il n’y a donc plus rien qui me menace.
Bienveillance, compassion, joie, universalité…tout est là.

La nature est souvent l’ennemi de l’homme moderne. Elle reflète l’impermanence, la fin inéluctable des tissus composés. Il a donc fallu qu’il tente de la soumettre puis de l’éradiquer.
Enfermé dans ses réflexes dualistes, c’est lui-même qu’il contribue à éteindre.
Que se passe-t-il lorsque l’hostilité perçue s’évapore ?

Suite :  Les Quatre Faces de Brahma (3/3)

Franck

 

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