Est-ce qu’après avoir fait un plein de courses jugées trop chères, vous iriez sur le parking du magasin, armé de votre caddie et d’un mégaphone, hurler au milieu de vos larmes :
-« Voici combien j’ai payé, 250 euros !! le plein de courses, 250 euros !! rendez-vous compte! » ?
Les consommateurs, entrants et sortants, vous regardent à peine.
Et vous hurlez, et pleurez de plus belle…
Cette attitude pathétique est pourtant bien celle dont vous vous revêtez sur la scène professionnelle et/ou familiale. N’étant pas entre vos murs le soir ni le weekend, je ne parlerai que de ce qui se trame dans l’environnement marchand au sein duquel vous et moi vendons notre vie.
A chaque parole, sous des formes que vous jugez subtiles, vous nous faites sentir à quel point le travail vous pèse…
D’un regard mi-clos de fatigue affichée, vous soupirez.
Vous ponctuez vos récits d’adverbes de fréquence pour souligner la répétition de votre effort, une touche de sarcasme pour feindre la profondeur d’âme, une recherche de connivence et vous voilà, aux yeux de tous, l’agneau — sacrifié sur le bûcher professionnel, à grand renfort de bêlements de douleur.
Je ne tombe pas dans votre piège. vous pressez votre propre chair sur l’appareil à jus de fruits et vous nous tendez le breuvage.
Je n’en boirai pas.
Vous avez le sacrifice trop bruyant pour qu’il n’y ait autre chose qui se joue en arrière scène.
Pourquoi est-ce si important, si positif à vos yeux que le monde apprécie le don que vous pensez lui faire, de manière si ostensible en vous surmenant de la sorte ?
Je détecte un désarroi profond.
Comment tant de lourdeur pourrait naître d’un esprit si vif, sans qu’il ne s’agisse en réalité, sous des allures sacrificielles, d’un appel à l’attention?
J’aimerais vous inviter à considérer également le grand mécanisme-entreprise auquel vous faites don de vos restes de jeunesse. Tant de plaisir à la souffrance psychique peut s’expliquer par la fonction que remplit cette douleur cultivée.
Elle vous permet d’être, d’entretenir le mode d’être que vous connaissez le mieux.
Inconfortable et confortable, cette disposition étroite où vous sévissez, du fait des règles d’association qui régissent nos dimensions (aussi peut-être, de par la manière dont la structure nourricière, la mamantreprise, encourage cette forme émotionnelle) tend à se faire loi parmi les autres ‘professionnels’ auto proclamés.
Sur le parking, désormais, une bonne dizaine de personnes hurlent en pleurant le prix de leur plein de courses.
Je n’aime pas les magasins, mais il faut bien se nourrir,
aussi je vous y croise et me pose question.
Est-ce pour autant que le magasin vous remboursera en partie? Vous semblez l’espérer.
A moins que des passants ne se mettent à vous cajoler, mus par la compassion ?
C’est très triste, et pour le peu que nous soyons effrayés par tant de bruit sentimental, nous ne chercherions pas à voir ce qui se dit derrière les adverbes, les soupirs, les références aux temps passé, à l’effort fourni :
Le besoin de compter.
Besoin de compter pour les autres
Besoin de compter parmi les autres.
C’est un double effet, à la fois affectif (pour) et psychosocial (parmi).
Vous voilà membre de la tribu des pleurnicheurs.
Devant la classe de maternelle, ils souffrent réellement et pensent que leur mère viendra les rechercher si seulement leurs bruits parvenaient à ses oreilles.
Je pense que vous cherchez plus que cela, et puis vous vous êtes fait happer. C’est une certaine facilité assortie de détresse qui vous a, me semble-t-il, ferré ici dans ces terres comportementales.
Vous êtes piégés dans une bulle aux reflets séduisants.
Vous et les autres bulles formez l’écume de l’océan.
L’océan. J’aimerais qu’il vous saisisse.
Cela me rassurerait aussi.
Je dois vous l’avouer : votre contact m’angoisse un peu.
Je crains parfois qu’il ne me happe. Si les dents de la complainte dégoulinante venaient tâter la peau de mon cou, je me verrais à mon tour prisonnier d’une bulle de souffrance aux reflets de couleurs.
…Mais, comme l’enfant que la maîtresse ceint pendant que sa mère s’éloigne, ces personnes souffrent réellement, qui imaginerait qu’ils se donnent tant de mal à simuler…?
Seulement, la souffrance réelle ne se joue pas sous les traits de celle qu’il nous donne (nous inflige) à supporter.
C’est peut-être ici le fond que je cherchais, et la subtilité : par ce jeu de postures vous attirez la lumière et l’œil de vos paires sur un point éloigné de vos douleurs réelles.
La coulisse est la vraie scène du théâtre. Elle n’est pas éclairée.
Souvent la souffrance réelle y attend, pendant que sur scène, les acteurs chaque jour feignent de mourir.
Franck

Bravo!
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Bonjour Barbara,
Merci à vous pour ce commentaire.
J’avais l’impression d’être confus. Me voilà en parti rassuré.
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pleinement rassuré…
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