Le Fleuve des Mots pour Rien

Un monde dans lequel l’autre change d’avis ou de comportement parce que j’aurais su lui opposer les arguments pertinents et circonstanciés, est un monde qui n’existe pas.

Ce qui n’empêche pas que, par voie de langage, nous perdions notre temps à tenter de surimposer nos projections aux projections de l’autre. Les changements initiés par un facteur exogène ne représentent qu’une très faible partie des mécanismes d’évolution des paradigmes de chacun.

Ce changement de comportement suite à une argumentation apparemment liée, ne s’avère réel qu’en tant que comme congruence entre un moment d’élocution et l’aboutissement de tous les enchevêtrements internes à l’individu qui opérera le changement.
Ainsi, je ne peux expliquer à l’autre ce qu’il n’a pas déjà compris.
En d’autres termes, la partie des discours – et des récits – est très réduite dans les changements qui se manifestent.
Plus trivialement, vous pouvez toujours parler, ça ne changera rien.
Comment se fait-il alors que ces discours et récits occupent une part si importante de nos vies ?

Pourquoi passons nous tant de temps à agencer, d’une part, puis à subir les argumentaires des parents, commerciaux, collègues, d’autre part ?

Même si le monde dans lequel un pouvoir de conviction exogène transforme l’individu et ses comportements n’existe pas ( cf note 1), ce que l’on voit beaucoup en revanche, ce sont des pivotements d’opinions opportuns.
Dans ce cas, feindre de succomber aux charmes raisonnables du discours de l’autre sert une stratégie personnelle.

Nous avons besoin que l’autre nous pense en accord avec lui. Le conflit de l’opposition nous serait plus nuisible que la nécessité d’être honnête envers notre cohérence interne. Nous sacrifions donc celle-ci pour nous éviter les affres de l’opposition, que ce soit par crainte des répercussions (rapport de force avec l’interlocuteur) ou parce qu’il est important qu’à ce moment précis, nous apparaissions docile, flatteur et donc au dessus (au dessous ?) de tout soupçon. (voir: Un monde meilleur… )

Inutile de déverser les plus parfaites des substances chimiques, s’il ne se trouve en face les récepteurs adéquats pour en faire profiter l’organisme.
Il faut que l’échafaudage soit déjà construit pour que la dernière touche de peinture du bâtiment, puisse être donnée. Un regard externe et lointain ne verra que le haut de ce bâtiment en train d’être repeint et aura la faiblesse de croire que tout le reste de l’édifice est décoré dans ce même instant.

Un exemple peut être plus parlant est celui du livre que nous nous relisons. A la faveur de cette redécouverte d’un ouvrage déjà parcouru, nous réalisons à quel point ce livre constitue en réalité une richesse incroyable.
Comment se fait-il que toutes ces phrases de sagesse qui raisonnent en nous lors de cette relecture nous aient laissés totalement de marbre il y a quelques années ou quelques mois ?
Le changement que cette relecture engendre en nous n’est pas imputable aux phrases que nous lisons, ce serait une erreur de perception que de le croire.
Les mots ici agissent, non pas comme facteurs, mais sont miroirs de changement. Au moment de cette relecture, elles reflètent l’échafaudage interne qui s’est bâti, peut–être malgré nous, dans le silence ou le bruit, pendant les années qui séparent ces deux confrontations au livre.

Parallèlement, le discours de l’autre, ou celui que je peux tenir à son endroit, ne sont pas facteurs de changement. S’ils semblent l’impulser, cela est dû à une illusion qui résulte de la simultanéité.
Comme dans le cas de la synchronicité, il y a cooccurrence sans cause.
Le discours tient le miroir dans lequel se reflète le changement sous-terrain. La vertu du miroir est qu’il permet de réaliser que le changement s’est opéré. Comme un coup d’œil jeté dans le miroir avant de sortir, permet de réaliser qu’une certaine couleur nous sied, alors qu’auparavant nous ne l’aurions jamais portée. Ce n’est pas parce que nous le constatons qu’elle commence à aller à notre teint, mais il est néanmoins utile de le constater.
En cela, les facteurs exogènes ne sont pas à discréditer d’un revers de main.

Note 1 : remarquons au passage que ce paradigme fictif est pourtant celui sur lequel repose nos modèles de sociétés démocratiques : le débat y occupe une place centrale. Après un exposé contradictoire, il convient de choisir l’option qui s’accorde le plus à la raison externe. Se pourrait-il qu’il ne s’agisse que d’une illusion de cohérence ?
En réalité, tout ne serait que faux-semblants: on simulerait l’avis, l’opinion ou le changement de perspective selon le choix stratégique qui sert le mieux notre but ultime.

(voir: Un monde meilleur… )

Franck

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