Le Menhir du Japon

Dogen, ce bon vieux Dogen,
Ami lointain, proche inconnu, 
Murmure ce soir à l’oreille de mes yeux.

A la fin du premier chapitre du Gakudôyôjin Shu (Pour inciter l’esprit à étudier la Voie), Il souligne l’absence de fondement d’une démarche qui consisterait à penser que nous sommes ce corps et cet esprit (ce qu’il nomme respectivement « corps extérieur et corps intérieur » — le Nama Rupa du Pali/ Sanskrit).
A cette occasion, nous pouvons entendre Dogen, l’air de rien, prononcer ces paroles: « Seul l’ignorant peut s’illusionner sur le moi, qui est en fait un non-moi ».

Voilà, y’en a pour tout le monde : une double dose de contenu opaque, une grosse louche de pensée japonaise moyenâgeuse.
On pourrait en rester là. D’ailleurs, si on en restait là, on s’en tirerait à bon compte, fort d’une nouvelle citation cryptique à replacer dans les ambiances spiritualisantes :
Un peu d’encens, quelques bougies, YouTube’s Indian Bamboo Flute in the background, une respiration profonde et on lâche, voie basse et yeux mi-clos :
-« Seul l’ignorant peut s’illusionner sur le moi, qui est en fait un non-moi ».
Effet garanti.

Inutile de pénétrer le sens profond de manière à pouvoir commenter le commentaire d’un membre du cercle qui oserait s’aventurer dans un début de dissection du menhir japonais.
Toute tentative contradictoire équivaudrait à un harakiri social.
Écoutons plutôt les recommandations du G.I.
-« C’est Dogen, les gars. On touche pas. On baisse les yeux et on dit rien, OK ? »
-« OK, chef, 5 sur 5 ».

Mais bon. Là, tout de suite, je n’ai rien à faire. Et de manière plus générale, je n’ai rien à perdre.
Ni réputation à entacher, ni ventes à amputer,
ni disciples à faire fuir, ni lecteurs à rebuter
Alors je livre mes impression. Ça m’occupe, c’est déjà pas mal. C’est sûr qu’il vaut mieux s’interroger sur les textes de Dogen qu’enchaîner les bières au PMU ou haranguer les passants au sortir du Lidl… (bon, ça reste à voir, l’ami Dogen les grosses blagues qui plient en deux, je ne suis pas sûr que ça soit son truc…)
Et en plus, ça parfume ma fade matinée d’un soupçon épicé de délicieuse provocation.

Reprenons sérieusement,
Dogen, ce bon vieux Dogen, disait:
« Seul l’ignorant peut s’illusionner sur le moi, qui est en fait un non-moi ».

Si ce moi est un non-moi, c’est que le moi sur lequel s’illusionne l’ignorant est un moi illusoire. (D’où la grande question, ultra transgressive, existe-t-il un moi qui ne soit illusoire ?)
-« Tais-toi, on t’a dit, le bleu! Tu veux vivre ? Alors, tais-toi !
-« Oui, chef, pardon pardon… »

Grammaticalement (si cet adverbe fait sens, suite à l’écart spatio-temporel qui nous sépare du texte originel, à savoir, 10.000 kilomètres et la culture japonaise du XIIIè siècle apposée à notre univers sur-connecté), rien n’interdit de comprendre ce passage comme suit :

-Ce n’est pas parce que ce moi est un moi illusoire, un non-moi qu’il faut généraliser pour autant : il est peut être un non-moi qui n’est pas teinté d’illusion.

Dans « le moi est en fait un non-moi », il s’agit en réalité d’un cas, non pas de répétition (du mot ‘moi’) mais d’homonymie. Les signifiants sont identiques, les signifiés diffèrent. Ce moi n’est pas le moi.
Ce moi n’est pas le Moi, pourrait-on lire, sur un fond d’Upanishad orangé.

L’interprétation la plus orthodoxe consiste pourtant à lire ce passage comme ceci:

-Si ce moi est un non-moi, tous les ‘moi’ sont illusoires.

Recentrons le débat, déplaçons le problème : le souci n’est en fait pas l’illusion qui frappe le moi.

Ce n’est pas l’attachement à un moi illusoire qui pose problème,
mais l’attachement illusoire à un moi.

Ce qui n’exclut pas la possibilité d’un moi qui ne soit pas illusoire. Mais ce n’est absolument pas ce qui mérite le focus avant tout.

C’est bien la problématique de l’attachement qu’il convient de régler en priorité.
Ainsi, la catégorisation moi/non-moi, vrai moi/moi illusoire, cesse d’être intéressante.
Et toute considération sur l’existence d’un moi non-illusoire n’est pas pertinente tant que cette problématique de l’attachement n’est pas perçue.

Il y a une résonance apaisante entre ce passage de Dogen et les non réponses de Gautama.

(voir : Imperceptible Chuchotement )

Comme dans les recommandations données plus haut par notre intervenant G.I., mieux vaut encore se taire.

Franck

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13 commentaires

  1. Bonjour
    je vais oser laisser un commentaire sur un univers dont j’ignore tout, mais si l’on poursuit « Seul l’ignorant peut s’illusionner sur le moi, qui est en fait un non-moi » avec une autre citation de ce maître du Bouddhisme, cela permet aussi de le comprendre différemment :
    « Se connaître soi-même, c’est s’oublier. S’oublier, c’est s’ouvrir à toutes choses.  »
    Si dans « non-moi », Dongen parle de lui qui se connaît lui-même, il s’ouvre donc à l’ignorant qui lui, ne perçoit qu’une illusion. En même temps, j’aime bien l’idée de ne pas se perdre de vue pour comprendre le monde extérieur. Mais cela serait-il illusoire ? Pour Dongen, y’a pas photo…
    Bon, je vais aller au Lidl acheter du jus d’orange et prendre un doliprane 😉
    Bonne fin de journée !
    Floriane

    Aimé par 1 personne

    1. Bonsoir Floriane,
      Merci pour votre commentaire.
      J’aime aussi cette idée de ne pas se perdre de vue, d’avoir un point d’ancrage duquel on peut observer le monde.
      Même si, « ne pas se perdre de vue » c’est opérer depuis »ce qui ne me perd pas de vue »…on est déjà dans le moi/non-moi.
      Un ami m’a récemment suggéré que Dogen ne faisait pas partie du domaine de ce qui pouvait être compris. Je crois que c’est cela qui m’attire dans ces textes :ils doivent résonner en nous à un autre niveau, et infuser notre pratique.
      Une bonne petite séance de zazen… C’est au moins aussi efficace que le Doliprane !
      Bonne soirée et bon weekend à vous !
      Au plaisir d’échanger
      Franck

      Aimé par 1 personne

  2. Je ne veux pas plomber l’ambiance de ce joyeux échange mais il y a une interpretation parmi de nombreuses autres sans doute. Le moi est un non moi si on le considère comme autonome, totalement libre de son action et de sa pensée. En revanche, si on conçoit le moi dans son interdépendance au corps, à l’esprit, aux êtres qui nous entourent, humains, animaux, vegétaux, minéraux… Et au delà aux mondes que nous ne pouvons voir mais que nous pouvons deviner et au delà encore à l’Être universel et plus loin encore au Non Être (Brahma dant la tradition indoue), alors l’illusion disparait car le moi devient le véhicule qui nous conduit à l’éveil.
    Bon là, c’est sûr, j’ai fait fuir tout le monde. Désolé.
    Jean D’Armelin

    Aimé par 1 personne

  3. Bonsoir Jean,
    En quoi plomberiez-vous l’ambiance?
    Il me semble que votre interprétation est assez proche de la lecture que j’ai pu avoir de ce passage de Dogen.
    Dans la seconde acception du moi que vous deroulez, les mécanismes d’identification et les problématiques qui leur sont inhérentes sont d’emblée désamorcées. Le moi s’y comprend en terme de conscience à l’évasement progressif. Merci à vous pour votre lecture et votre participation éclairée.
    À bientôt
    Franck

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  4. Bonjour, je découvre votre blog que j’aime bien. Parfois je comprends, parfois pas mais l’intérêt n’est pas là. Votre notion du moi et non moi que je comprends, peut, je pense être comprit avec la notion de la Vacuité. Cette notion est aussi, très expliqué dans le film « Little Buddha ». Avez-vous déjà vu le film Dogen (trouvable sur youyoutube) ? Il est vraiment très bien. Bon chemin à vous. 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour à vous,

      Merci pour votre lecture et votre abonnement. Cela me fait plaisir de vous compter parmi les lecteurs.
      Si ça peut vous rassurer, il m’arrive souvent de ne par comprendre certains articles lorsque je les relis après quelques temps.
      La démarche est simplement de coucher sur le papier (puis l’écran) des intuitions ou des impressions qui se font jour en relation avec ce que je peux vivre et voir autour de moi…

      Oui, j’ai vu ce film il y a deux ans je crois, et j’en garde un très bon souvenir.
      Pour ce que j’ai pu lire ici et là, le film a l’air assez fidèle aux connaissances historiques.

      A très bientôt!
      Franck

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  5. Bonjour, j’ai lu, je n’ai pas tout compris, le moi, le non moi et moi qui suis-je? en fait c’est très amusant à lire et j’ai bien aimé, petite parenthèse après avoir été brune depuis ma naissance, me voilà blonde , alors c’est sans doute pour cette raison que je n’ai pas tout compris, enfin blonde si on veut , j’ai quelques nuances de gris qui font que je ne suis pas entièrement stupide. Pardon, si des vraies blondes me lisent , c’est pas très fin comme com! bon après-midi amitiés MTH

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    1. Ah bonjour Marie,
      C’est vous qui m’avez bien fait rire…
      Bien vu, les fifty shades of grey!

      C’est vrai qu’au premier abord, la lecture de Dogen peut être très rebutante (du moins c’était là le goût de mon premier abord…)..
      Je pense que, lors des lectures suivantes, on ne comprend pas plus, mais on s’habitue et on embrasse de texte de manière plus large.
      Le moi, le non-moi, ce ne sont que des mots qui tournent vite en rond et donnent le tournis comme dans ce court texte (sans grande prétention pédagogique, d’ailleurs).
      Par la méditation, il est possible que ces concepts d’effacent, laissant place à des éléments plus ‘tangibles’, moins vaporeux que ces mots.
      au plaisir de vous lire,
      Franck

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    1. Merci Hélène pour votre lecture/ commentaire…
      Votre reformulation lapidaire m’éclaire. C’est vrai que je m’amuse beaucoup… mais je ne suis pas convaincu de comprendre tout ce que je dis. Du moins, pas tout, pas tout le temps. Mais, c’est bon signe, je crois. La constance dans la cohérence est aussi un esclavage.

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    1. pour sûr ! mais peut être était il un fin déconneur…y parait qu’il mettait de l’huile dans le seau du gars qui cirait les parquets…les pratiquants tombaient par paquets de douze et lui, restait assis, à les regarder, mort de rire…

      non, en fait j’en sais rien… je pense qu’il n’avait pas besoin de l’humour comme ‘moyen habile’.

      Bises Ingrid!

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