Alcools

Il y a quelque chose d’irrémédiablement contradictoire dans le fait de consommer de l’alcool et de cheminer sur la Voie.
Je parle ici d’alcool parce que mon spectre d’expériences personnelles n’inclut pas de familiarités à ce jour avec d’autres consommations d’addictifs.
Au lecteur, je laisse le loisir d’étendre certaines des observations à d’autres substances.

Ma consommation, ces temps-ci est d’un verre ou de deux, ici et là, selon les ambiances. En juin, avec l’ouverture des festivités estivales, la période est particulièrement propice au verre de vin du soir et à ce qu’il apporte de mise en lumière, pour peu que l’on observe ses effets sous la lunette de la pratique méditative.

Lorsque dans le sang l’épais glucose fermenté commence à se diffuser, il y a une fenêtre pour saisir ce qu’il apporte de précisément addictif : Un détachement artificiel.
Alors que, cheminant sur la voie, nous cherchons à rencontrer ce qui est, la consommation d’alcool simulant une perspective instable et maladroite, nous déconnecte de cette réalité.
Déguisés en cowboys à une soirée d’indiens, sans comprendre pourquoi on ne nous laisser pas rentrer.

Le sucre modifié a pour vertu de rendre progressivement familier, puis dépendant, de cet état de détachement.
Par là même, il inhibe la pratique centrale du non-attachement.
Il revêt les interactions d’un enduit pâteux qui pénètre les couches de notre vie intérieure, opérant un recul, une perspective de surface et bloquant l’expérience du lâcher-prise profond.
Les individualités s’y enfournent et les solitudes se superposent et se creusent.

Leurre primordial.
La consommation alcoolique, même légère, même récréative, nous enferme dehors.

C’est à cette superficialité que tiennent les adeptes du ‘petit verre pour se relaxer’.
Attachés au détachement de surface.
Ce recul peu qualitatif a l’avantage d’être facilement accessible. La mécanique est simple, prévisible, fiable, rassurante :

un verre + quelques minutes = un peu d’espace mental retrouvé.

J’établis ici un parallèle entre la différence qualitative qui sépare cet espace mental chimiquement induit de celui qu’engendre la pratique méditative, et ce qui différencie un néon d’entrepôt de la lumière du soleil.
Dans le cas de l’espace intérieur qui emplit tout, il faut oser rentrer, creuser son expérience de vivant conscient, au delà du petit décrochage urbain et confortable, sans prise de risque qu’offre l’alcool.
Il y a quelque chose de l’ordre de la caverne de Platon: il faut oser sortir, oser aller s’exposer à la lumière du jour et quitter l’apparente facilité. Aller plus loin que les us et coutumes, laisser un pied glisser de la couverture, quitter la moiteur de la nuit, appelé par la fraîcheur du matin.

Finalement, ceux-ci se révèlent souvent être moins évidents, moins fluides. Prisonniers de ces pratiques, nous ne sommes pas à même de constater à quel point l’énergie dépensée pour se convaincre que nous y sommes à notre place est importante.
Nous ne pouvons l’apprécier qu’une fois le saut vers l’extérieur effectué.

Le saut, même s’il est salutaire et revivifiant au final, demande courage, (folie), imprudence, (impudence).

Tout cela est balisé, banalisé, pour être normalisé et commercialisable.
Avez-vous seulement considéré la proportion que représentent les rayons d’alcool dans les grandes surfaces ? Elle est équivalente au volume des bouteilles en verre dans les caddies du bon citoyen.
Qui de l’œuf ou la poule, l’offre ou la demande … ? C’est une autre question. Optons pour l’œuf et la poule.

Cela n’a l’air de rien, peut-être, et ne semble pas bien grave.
C’est tout le contraire: cette normalisation de la « petite expérience » ferme les porte à la grande expérience de la conscience, celle par laquelle nous plongeons dans l’eau pure.

Au fond de la bouteille, on ne trouve pas le Un, pas le Non-Deux, rien de cet ordre.
On trouve le Tout Seul, qui barbote dans sa prison de verre.

Franck

5 commentaires

  1. OK, OK, la première phrase est un brin radicale….Mais bon, faut bien attirer le chaland…
    (écrit tel quel dans mon carnet, je laisse)
    Franck

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  2. « Il y a quelque chose d’irrémédiablement contradictoire dans le fait de consommer de l’alcool et de cheminer sur la Voie. » Ben non… C’est comme s’engager sur un chemin ombragé pour aller prendre un bain de soleil à la plage. Ce n’est pas une contradiction au bronzage, ça sera juste peut-être plus long..

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    1. oui oui… cf commentaire ci dessus…
      pas concrètement contradictoire, mais plutôt une contradiction dans les dynamiques.
      Constater cette incompatibilité des énergies n’est d’ailleurs possible que depuis la « zone ombragée »…
      Et pour trancher les illusions, la matière première, c’est l’illusion.
      bon..
      Merci pour ce commentaire,
      A bientôt !
      Franck

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