Je vous présente Walter

De l’autre-autrement à l’autre-étant


C’eut été faux de dire que Walter était terriblement triste ce soir-là.
Il était habituellement triste.
D’un point de vue statistique, il savait qu’environ une fois par semaine, il croulerait sous les pierres du wagonnet de l’autre.
C’était une moyenne.
Parfois tous les deux jours, à d’autres moments, une fois le mois, il recevait sur le crâne les éboulis de pierres des contenants pressés.

Ceux de l’autre, stressé.
L’autre, qui persiste à dysfonctionner.
L’autre, qui n’avait rien de mieux à faire que d’éclater en jets de pierres à intervalles, non pas réguliers, mais prévisibles.
Walter Shelfo était ainsi normalement triste.

Peut-être un jour finirait-il par ne plus s’attendre à ne plus l’être.
A la lueur des reflets que le soleil du soir laisse danser sur les murs de la chambre, il touchait enfin du doigt la racine de sa tristesse lancinante.

Malgré toutes ces dizaines d’années passées à croire qu’il pouvait en être autrement, que les faciès azimutés finiraient par s’espacer, s’estomper, disparaître, comme un filet de boue que le courant emmène, et du fond de cet espoir entretenu, il recevait sa dose régulière de retour au réel.

Entre deux wagons renversés, dans quel monde a-t-il habité ?
Qu’espérait-il donc ? Que les pierres acérées s’épanouissent en fleurs délicates ?
Depuis cette désespérance, ce désespoir-errance, qui fit jour en lui, il trouva un certain apaisement.
De quoi respirer jusqu’au prochain passage.

C’était la croyance tenace en un autre-autrement à laquelle il s’accrochait qui le poussait au travers des semaines, des mois et des années. Cet espoir trouble le stimulait autant qu’il le drainait.
Cette ardeur à brider les voiles pour tirer l’embarcation loin des nuages sombres était vissée en lui. Mais était-il pour autant voué à la souffrance pulsatile ?

L’espace d’un instant, Walter Shelfo entraperçut, au beau milieu du bain de désespoir, une place pour un îlot d’espoir.
Le désespoir tellement vaste qu’il intègre l’espoir. N’était-ce pas la fin de tout ?
A moins qu’il n’ait fait place pour le véritable changement, celui sur lequel rien n’est indexé ni projeté.
Walter vit de l’autre coté de sa tristesse : un désespoir si large que son noir perd en intensité, grisonne puis blanchit, jusqu’à devenir sagesse diffuse et non- discriminante.

Il réalisa que le désir d‘autre-autrement est aussi un facteur de sclérose. Il inhibe le changement qu’il souhaite, puisque de par sa nature il véhicule le refus de l’autre-étant, et déclenche la chaîne des réactions de protection.
Il est terriblement lourd et englue les ailes des comportements lorsqu’ils empruntent la voie de la transmutation.

Le désespoir cesse alors d’être dépressoïde et renaît comme un dés-espoir, un dés-engagement de l’espoir.
La croyance en un changement se nourrit, mais n’est plus perçue comme l’indicateur de notre bonheur selon que ce changement s’opère ou non.
Ce qui n’est pas un renoncement ou un abandon, mais maturité et ouverture.

Librement exposées au vent du soir, les feuilles du saule pleureur dessinent sur le mur d’improbables scintillements solaires. Émerveillé, Walter se laissa endormir.

Franck

(écho poétique  : Triste Mine )

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