L’Enseignement Secret (et inattendu !) du Photocopieur

Hormis les occasions multiples et répétées que le photocopieur offre à celui qui souhaite pratiquer la pleine conscience, la bienveillance et l’art de ne pas arracher la tête du premier venu en cas de bourrage papier, cet outil quotidien recèle sous son capot un enseignement puissant.

Inutile d’y aller fourrer la tête, cependant, discutons-en plutôt calmement.


Le bonheur intime de la photocopieuse est que personne ne l’envie.
Morne et triste avatar d’un monde de dossiers, elle est l’ennemi à l’état pur. L’anti créativité même.
Son ventre, jamais, n’engendrera la vie nouvelle. Elle copie.

Comme les arbres creux abritent les oiseaux aux ailes trempées, le temps d’un orage, la photocopieuse offre quelques instants d’alibi parfait à celui qui cherche encore à feindre l’intégration. Le temps qu’elle débite le nombre de feuilles demandé, l’employé peut faire (donc être sauf aux yeux des paires et de ses supérieurs) et ne pas faire (acte militant au sein de l’entreprise).

À la photocopieuse, et sous couvert d’un geste de banale soumission, se fomentent les pires des insurrections.
Dans le ronronnement d’un débit de train régional, on peut entendre l’effondrement des réseaux ferrés.

Il y a un moment de joie divine que seule la machine connaît.
Au matin allumée par un vague stagiaire ou une secrétaire bigote, elle entre en préchauffage.
Pendant quelques instants bénis, elle est inaccessible.
Tout en étant photocopieuse, elle cesse de l’être et transcende totalement son état.
En préchauffage, elle pénètre le cœur de son existence : l’existence.

Profondément inutile aux salariés pressés, objet d’invective des cadres zélés, de ceux qui croient encore au temps que l’on peut malmener, compresser. Les excités du casque qui arguent que le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt.

En préchauffage, la machine enfante le monde.
En préchauffage, elle engendre vraiment.

Au petit matin, la photocopieuse fait au monde le cadeau du vide.
Personne ne sait le saisir ?
Elle recommencera demain.


Et pourtant…nul besoin de s’infliger les expiations néo-libérales pour connaître ce renouveau.

3h53 de la nuit.
Les yeux ouverts dans un lieu différent que je n’étiquette pas.
Pendant quelques instants insoupçonnés, je n’ai pas la moindre idée d’où je peux me trouver. Et j’en éprouve un bonheur indicible.
Une sérénité d’ailleurs.

Puis, sorti du préchauffage, je deviens opérationnel et mes journées peuvent alors recommencer à se copier les unes à côté des autres, pendant que les autres copient leurs journées à mes côtés.

En préchauffage, au matin prépubère, le monde offre le vide.
Saurait-on ne pas le saisir ?

Franck

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