Découplage

Lorsque je cesse d’apprécier ce qui faisait ma vie, ce que j’aimais au point d’en emplir mes journées, je porte sur cet objet un regard différent de celui avec lequel je l’embrassais auparavant.
Je qualifie cet objet d’une nouvelle manière, en emphasant des aspects — appréhendés comme moins positifs —  que je ne percevais pas auparavant comme dignes d’insistance.

Par cette somme argumentaire, je constitue un corps solide que j’utilise comme justification à mon changement de regard sur l’objet en question (une passion, une personne, des goûts esthétiques…)
Ce réflexe de justification a posteriori n’a d’autre intérêt que de maintenir un semblant de cohérence sur des identités de surface (« avant j’étais…maintenant je suis…. »).

En réalité, il s’agit d’une illusion d’optique me poussant à considérer les résultats intermédiaires comme cause première, du simple fait qu’ils constituent une matière plus tangible à mon esprit.
La cause de mon désintéressement est tout autre. Elle n’est pas de l’ordre du renoncement légitime, elle n’est pas non plus en relation avec le monde de l’affect.
Cela signifie que ma construction argumentaire (ma justification) est un sous produit d’un processus beaucoup plus naturel (beaucoup moins mental, intellectuel). En demeurant au niveau de ces justifications, je tricote une identité.

Les phénomènes de la vie, centres d’intérêts, amitiés… qui colorent nos existences, le temps d’un alignement cosmique, ne sont que résonances, échos, effets d’entraînement.
Lorsque la séparation s’effectue entre l’individu et l’ami, intérêt, … la capacité à apprécier telle ou telle tranche de vie, est en réalité le résultat d’un découplage.

C’est une nouvelle portion du spectre qui s’éclaire alors que s’obscurcit si la précédente.
L’enjeu sous-jacent est l’incompréhension d’autrui. Ce découplage est un frein potentiel à la compréhension et donc à la compassion.

En revanche, de manière plus positive, il peut également être vecteur d’espace de compréhension.

A titre d’exemple, les comportements qu’accepte un grand-parent avec un regard bienveillant porté sur son petit fils de 17 ans, le jeune parent les tolère difficilement et ces comportements du jeune atteignent un point de crispation, parfois paroxystique.

Ceci puisqu’un découplage s’est opéré entre le spectre d’expérience du grand parent et celui du jeune. Les problématiques liées à ces comportements ne relèvent plus de la manière qu’a le grands-parents d’exister.
En revanche, elles constituent un enjeu conséquent (social, patrimonial, idéologique …) pour le parent, ce qui explique les difficultés relationnelles qu’il rencontre avec son enfant.

Le gros projecteur qui suit les artistes sur scène s’appelle la poursuite. Il évoque les changements de perspectives à l’oeuvre selon que nous soyons dans la lumière ou dans l’obscurité.
Imaginons des centaines de poursuites de couleur et d’intensité différentes qui nous traversent successivement, ou simultanément alors que nous évoluons sur scène.

Ces changements de tons dans les couleurs et les imprégnations plus ou moins profondes dont chaque rayon nous pigmente permettent un multitude d’opportunité de compréhension.
Elles sont autant de possibilité de reflet de ce qui était et qui vient, en miroir à celui que les spotlights consume.
Quand toutes les poursuites nous ont traversés, nous pouvons être enfin ce grand-parent bienveillant qui peut offrir toute la lumière, depuis l’obscurité où il se trouve.

 

Franck J.

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