Lettre à C. (spiritualité bon marché)

Le ver est dans le fruit.
Chez les dealers en spiritualité, aussi bien intentionnés soient-ils, nous trouvons la démarche suivante.
Elle consiste à vouloir étendre leur sphère d’influence.
C’est une logique territoriale, relevant de la zone de chalandise.
(élargir leur auditoire, le nombre d’abonnés, multiplier les évènements autour de son propos…).
Elle est souvent drapée dans de louables aspirations.
Cela peut relever d’au moins deux logiques :

  • Une machination cynique au sein de laquelle la démarche spirituelle est simulée suffisamment pour être vendue sous une forme ou une autre (livres, conférences….)
  • Il peut également s’agir de la conséquence d’un travers personnel commun. Dans ce cas de figure, la personne aspirante au statut de gourou (ou assimilé) est sincère par rapport à elle même. Mais elle a fortement tendance à surestimer son avancement sur la voie spirituelle dont elle cherche à se faire l’étendard. C’est une récupération de l’égo, classique dans son mouvement mais originale de par le vecteur spirituel emprunté (dont le propre est la dénonciation des travers de l’égo…).A partir du moment où l’on est inscrit dans une démarche de partage et que les regards se mettent à converger avec insistance vers une source de paroles, il est de première importance qu’une telle personne s’interroge sur ce qui la pousse à agir.Un point précis, caractéristique chez les dealers en spiritualité bon marché, est la présentation d’une aptitude constituant un avantage concurrentiel et faisant office de signe distinctif parmi les autres pratiquants et/ou d’adoubement divin.
    Lamentablement feints ou fantasmés par celui qui s’en réclame, de tels dons, bien évidemment peuvent être réels, mais dès lors que leur détenteur présumé commence à faire retentir les sonnettes d’ornement avant chaque prise de parole, c’est à dire à en faire un panneau d’affichage pour leur activité, il convient de lever un sourcil de suspicion.

    Ces  manifestations sont parfois d’authentiques phénomènes que l’on peut croiser sur le chemin, mais toute prétention à la détention, toute fixation autour de ces phénomènes extra-sensoriels ou mise en avant dans un cadre politique (au sens large) est un indicateur qu’ il s’agit d’une incongruité représentant davantage un obstacle sur le chemin pour celui qui agit de la sorte qu’un signe d’avancement (ainsi qu’il est souvent perçu par les ‘fidèles’).

Plus que la spiritualité étalée, chercher la discrétion…
et surtout, ce que dans le zen on nomme mushotoku, ne pas attendre de retour, être dans ce que l’on fait comme un musicien dévoué, un artisan concentré, un étudiant absorbé.

Nier les souffles de l’égo est une récupération de l’égo.
Ne pas les nier est une étape primordiale pour éloigner les projecteurs extérieurs et se concentrer sur la source intérieure.

L’arbre, les fruits.
Rien de neuf sous le soleil.

Il faut ici parler de ce qui fait la différence et que l’on pourrait nommer l’esprit de partage.
Animé par une telle perspective, il est possible de ne pas s’attacher à un élargissement de l’auditoire, ou de tomber dans une verticalisation (hiérarchique) entre celui qui partage et les autres qui regardent.

Les dealers en spiritualité se font les récipiendaires d’un mandat particulier de la part des fidèles. C’est une procuration d’expérience. Il arrive que socialement ce type de procuration soit valorisant, ne serait-ce qu’aux yeux des personnes concernées, mais à bien y regarder, les projections/satisfactions sont identiques à celles que l’on peut avoir en regardant un programme télévisé.

Les aspirant-gourous capitalisent sur le manque de confiance et la peur de l’expérience des aspirants-pratiquants.
Il se trame alors un échange nauséabond de type :
– « Je vous accorde tout le crédit (tous les crédits ?) pourvu que vous ayez l’expérience de ce que vous nommez Vérité, Dieu, Être….à ma place. Ainsi ma vie intérieure peut changer sans changer.

Ils se retrouvent alors à s’ébahir devant les projections des vidéos et photos de vacances de quelqu’un d’autre… et des miettes qu’ils en reçoivent.
Ils construiront ensuite un récit pouvant aller jusqu’à se persuader qu’ils se sont authentiquement rendus dans la destination en question.

Il s’agit finalement d’une bandelette de tissu dont les deux extrémités, trempées dans l’ignorance, se nouent.
Préserver, nourrir, entretenir l’esprit de partage permet aux bandelettes de flotter librement dans le vent.

Franck J.

4 commentaires

  1. Dans cette marchandisation de la spiritualité il y a aussi une autre catégorie :
    une voie traditionnelle, un enseignant pas trop imbu de sa personnalité, plus de « disciples » et il « faut » prendre un « lieu » (centre, temple ou autre) et du coup il faut une somme d’argent minimum mensuelle et du coup il faut des adhérents et du coup il faut faire de la « publicité » et du coup il faut être « attirant » etc etc
    Merci pour tes textes
    🙏

    Aimé par 1 personne

    1. Oui, la frontière est ténue.
      La pente commence à s’incliner dès lors que l’on se surprend avec la disposition d’esprit qui vise à l’accroissement (disciple, structures….)
      en l’occurrence, le re-calibrage (par le biais de la pratique ?) est un exercice permanent.
      Mon avis est que si l’on glisse sur ces savonnettes de « du coup » (être attirant, publicité…) mieux vaut aller vendre des voitures en concession.

      Peut être existe-t-il un espace d’existence pour les pratiques de groupes où l’attractivité n’est pas correlée à la participation de chacun, où les échanges se font spontanément, où la main gauche ignore la main droite…?
      Peut-être est ce un espace qui reste à imaginer ?
      J’aime croire que la spontanéité, la fluidité est primordiale, en ce sens qu’elle ne laisse pas le temps aux « stratégies marketing » de s’élaborer.
      La cristallisation en business model est basée sur l’ignorance et la peur. Ici, la sincérité de la pratique peut œuvrer.

      Merci à toi pour ton merci, cela me touche.
      A bientôt
      F

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