« Voici un Bouquet Présentable »

Sur le coussin, l’attachement à la posture parfaite
Dans ma vie, l’attachement.


Ces jours-ci, Julie cherchait à comprendre pourquoi son quotidien d’enseignante,  ce métier qu’elle aimait, avait cette aptitude à la plonger dans de tels questionnements.
Les aléas inhérents à cette fonction lui avait toujours semblé la toucher avec une plus grande amplitude que la majorité de ses collègues.

Cela générait une grande fatigue psychologique, qui venait s’ajouter à l’épuisement physique propre à l’investissement  énergétique conséquent qu’il lui fallait déployer pour soulever les groupes et les emmener vers…

Être considérée comme le professeur parfait, consciencieuse, aimée de tous,
L’enseignante qui tient ses classes, avec une indéfectible rigueur, qui ne laisse rien passer.
La pédagogue qui sait rire et faire rire, celle que l’on recherche pour l’ambiance qui règne dans ses cours.
L’éducatrice qui prend les élèves où ils se trouvent et qui sait les faire monter en apprentissage.
L’architecte créative et toujours fluide, qui adapte en permanence son contenu à l’auditoire…

Sur le coussin de méditation, elle comprit subitement que tout début d’amorce d’une tendance contraire aux traits ébauchés ci-dessus suffisait à la rendre triste, anxieuse, angoissée…car si cette tendance se confirmait dans les faits ou dans le ressenti, elle ferait émerger l’inexactitude de toutes ces définitions.

Elle est inexacte.
Un peu, beaucoup, parfois, souvent. Elle est inexacte.

Elle réalisa à quel point elle était attachée à ces éléments. Toute remise en question de ceux-ci équivalait pour elle à une remise en question de sa vie. Tant sur la forme (fonction) que sur le fond (existence) :

« Ce n’est pas moi…finalement, ce n’est pas ce que je veux.
Et même s’il s’agissait de mon souhait le plus intime, je peux désormais accepter le fait que ce ne soit pas le cas. En observant l’attachement à ces caractéristiques, je peux le voir commencer à se dissoudre.
Alors que je me vois dépendante de mon adéquation à ces définitions, je peux m’en sentir libre.
Libre d’évoluer, de tenter, de déplaire, de changer, d’être ce que je suis, au moment où je le suis, sans conforter  pour autant tel ou tel bouquet de comportements que j’appelle à ces instants ‘moi’. »

Sous le soleil de l’assise, le bouquet se fane,

Et Julie sourit.
N’est-ce pas là ce que nous faisons tous ? Tenir entre les mains un bouquet présentable.
A force de l’avoir devant les yeux jour et nuit, nous finissons par y croire, et par confondre ces fleurs arrachées avec la prairie sauvage.

Cette réalisation ouvre une fenêtre et emplit son être d’un air nouveau.
L’enseignante, la mère, l’épouse, la femme qui ne vieillit pas…

…Tant d’attachements
énormes, grossiers, épatés, bruyants, visqueux.
si longtemps invisibles.
Et moi qui me pensait zéphyr, flottant dans le silence avec légèreté,

j’entrevois maintenant l’insouciance,

au travers des fissures de sécheresse anxieuse
je sens l’eau de la liberté qui s’infiltre.

Franck Joseph


© FJ sept. 2018

Lien vers les Recueils en version papier :  RECUEILS

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