Ni Amour ?

« Pénétrer la Voie n’est pas difficile
Mais il ne faut ni amour, ni haine, ni choix, ni rejet. »

Ces deux lignes sont les premières introduisant le Shin Jin Mei (Xinxin Ming), poème écrit par le Patriarche chinois Sosan au VIème siècle, comportant 146 phrases de 4 idéogrammes chacune.

Traitant de la voie du non-dualisme, ces deux premières stances sont particulièrement abruptes.
Beaucoup de pratiquants réagissent d’un saint recul alors qu’ils y sont pour la première fois confrontés.
Pour un occidental, élevé au grain local, l’amour est la valeur phare (celle du fameux « prochain »).
A la prononciation de ces phrases  – « ni amour… » – il fait l’expérience d’une dissonance cognitive dont le potentiel de perturbation sera proportionnel au taux de pénétration des valeurs usuelles dans son kit identitaire.


Pourtant, répétons ces deux lignes doucement :

« Pénétrer la Voie n’est pas difficile
Mais il ne faut ni amour, ni haine, ni choix, ni rejet. »

Elles cessent d’être dissonantes avec nos structures dès lors qu’on les éclaire de ces deux faisceaux:

  • Premièrement, il s’agit de ne pas projeter sur le terme « amour » ce sentiment de bienveillance érigé en valeur phare des spiritualités monothéistes. Le Shin Jin Mei dès le début, invite à sortir de la dichotomie j’aime/ j’aime pas, le réflexe psychique qui consiste à faire entrer dans (intégrer à), ou sortir (rejeter) de notre environnement mental les évènements que l’on rencontre.
  • Ensuite, le Shin Jin Mei n’est pas, comme on pourrait le penser au regard des textes saints auquel nous sommes habitués, une énonciation de principes, ce n’est pas une injonction, une exhortation, ni une délivrance de conseils ou de modes de vie.
    Le texte ne dit pas « pour vivre mieux , voici ce qu’il faut faire : n’ayez ni amour, ni haine, ni choix, ni rejet…. »
    Essayons de percevoir qu’il s’agit d’un partage de l’auteur à partir d’un constat.

Ce n’est pas un principe, cela ne signifie pas que, confronté à une difficulté, je ne peux me servir de cet adage référence comme d’une méthode censée amener à une résolution de la problématique.
Il ne sert à rien de se dire qu’il faut absolument rester froid, neutre, et ne pas étiqueter pour ne pas prêter le flanc aux difficultés de la vie. Cette méprise se révèlera douloureuse et nous fera passer à côté de la profondeur du texte….

…Dans ces instants où la réalité frappe, il est souvent trop tard pour transformer l’amour en « ni amour » et ainsi de suite.
Ce placage a posteriori empêche toute fluidité dans la traversée des moments.

Ce n’est pas un principe, pas un adage. C’est un constat.
Lorsque je connais la paix, que je la rencontre, par grâce d’alignement ou par une heureuse inadvertance, ces mots sont la photographie lexicale de la paix qui me porte.

Se tenir dans la non discrimination et agir depuis la liberté, c’est la voie de la compassion.
Soit le contraire de l’apparente froideur des lignes de Sosan.

En cet instant de bénédiction, effectivement, je n’ai ni amour, ni haine, ni choix, ni rejet.
Ainsi, en reformulant librement le début de ce poème à la lumière de ce « constat »,

Lorsque j’habite la voie de la simplicité,
il n’y a ni amour, ni haine, ni choix, ni rejet.

 

Franck Joseph


©FJ sept 2018
Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

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