« Poussez-vous, c’est Bouddha qui conduit! »

En voiture, seul.
C’est très triste, cette grande voiture pour moi tout seul. Mais bon, je ne suis pas n’importe qui non plus.
Elle fait le bruit du moteur et accélère comme dans les jeux vidéos.
Je m’amuserais presque…
Pourtant, je suis triste. A bien y regarder, je ne suis pas en paix. Heureusement, ça ne se voit pas par les vitres teintées.
Je vais où je veux. Pourtant, je suis prisonnier.  Contraint au jeu des positions, de la vitesse, cerné par les flux alternatifs.

Au piège des mécanismes psychologiques induits par l’obligation de contrôle du véhicule. Je suis dedans, il faut que je pilote.

Alors, allons-y:
La voiture devient moi et les autres voitures deviennent les autres.
Sur la route, c’est donc moi qui dois me faufiler entre les autres. Passer avant eux.
Objectif, stratégie : l’artillerie lourde.

Mon objectif ? arriver là-bas, à l’heure.
Ma stratégie : tout ce qu’il faudra.

Dans la poursuite de ces objectifs, l’ensemble des micro-rebondissements (voiture qui double, feux rouges à répétitions, intempéries) sont autant d’éléments qui viennent renforcer la perception que j’ai de moi-même. Autour de ces infra évènements en cascade, un ‘je’ s’agrège.

A chaque instant, ils semblent me murmurer :

Tu seras jamais à l’heure,
C’est comme ça que tu te laisses traiter ?
Montre leur un peu de quels pneus tu te chauffes…

La voiture est ainsi le raccourci de perception pour jauger l’individu qui la pilote.
De celui ci je n’ai absolument aucune idée réelle. Cela n’empêche pas mes élucubrations sur son statut social, sur sa vision de la vie.
Autant d’élément qui rentrent en concurrence avec moi-même…

Une camionnette avec plus de deux personnes à l’avant ? Un groupe de hippies, qui de toute façon ne sont pas pressés et n’ont rien d’autre à faire que de se traîner dans un vieux van qui fume.
Une berline noire ? Encore un gars qui se croit tout permis parce qu’il est plein aux as…

Ne peut-on pas se passer de ces supplices que l’on s’inflige à longueur de route ?
A défaut, les observer et réaliser qu’ils nous traversent bien au delà du temps que nous passons dans l’habitacle d’acier.

Chez nous, au travail, ces raccourcis et assimilations forment les murs contre lesquels nous entraînons notre ego. Il nous revient chargé à bloc, et nous le renvoyons de plus bel se confronter aux visions bétonnées que nous avons du monde et de ceux qui le peuplent.
L’espace où se déroule cet échange est par défaut une aire de jeu putride au sein de laquelle ne peuvent se développer que frustrations et fantasmes.

Le gonflement artificiel des conceptions de nous-mêmes et la nécessité impérieuse de défendre nous poussent à frapper plus fort la balle contre le mur. Immanquablement, elle nous revient avec plus de vigueur. Blessés, déstabilisés puis enragés, nous la renvoyons de plus belle.

Il ne serait pas surprenant que les terres d’éveils soient défrichées par d’anciens égotiques épuisés, que les excès de volonté hargneuse ont laissé à moitié morts, fracassés par les retours de balle.

Ceux-la même qu’en d’autres lieux on aurait qualifié d’ascétiques repentis.

Franck Joseph


©FJ May 2019

Poèmes, recueils, articles et romans disponibles en format papier : LIVRES ET RECUEILS

3 commentaires

  1. oui, et d’être en « pâture » car depuis leurs « caisses », les gens me voient, me jaugent (« tu avais l’air triste hier m’a-t-on dit erronément un jour), m’aperçoivent rapidement, pas moi. De ce fait réel dans ma vie, tant de rapprochements ont pu être faits spirituellement et métaphoriquement parlant : sortir de sa matérialité et de son conditionnement, oser se mettre à nu pour Soi (car les autres n’ont pas l’occasion de s’arrêter), découvrir la Réalité dans son instant et ses petits riens. Tout comme vous le dites dans votre texte, cette décision concrète a été l’occasion de m’élever spirituellement. Merci pour vos mots, beau dimanche

    Aimé par 1 personne

  2. J’ai abandonné la voiture individuelle il y a 10 ans pile poil. Alors, que tout le monde était « terrifié » pour moi, je ressentais un immense soulagement et aujourd’hui, je peux dire : ce fut la meilleure décision prise de mon existence ! En me libérant ainsi, j’ai commencé un réel travail de déconditionnement, de réappropriation de ma vie. Je mesure le temps, l’effort et le chemin, j’y puise des expériences entre un point A et B, j’y partage la vie, le sourire, la complicité d’un échange, j’y vois la vie s’ébattre, d’une chenille à un papillon. Le temps ne me fait plus peur car je ne lui cours plus après, même si j’honore mes rendez-vous en m’organisant avec brio. Je ne dépends de personne, suis libérée du plus gros poids matériel que s’impose l’humain. Je regarde tous ces prisonniers dans leur fourgon d’acier de plus en plus gigantesque, tendu, stressé, les yeux rivés sur la « gagne » ou le « téléphone », c’est selon, la clope au bec, la musique à fond. Ils se perdent dans cette prison, s’abandonnant à leur ego. Abandonner la voiture individuelle fut une des plus belles décisions de ma vie. Parce que j’ai sans doute contourné les murs et ai vu tout l’espace merveilleux derrière. La fin de votre texte est très belle et laisse à réfléchir. J’ai vécu l’abandon de la voiture comme un fait tangible mais qui était sans doute le début de mon chemin spirituel, la bonne voie.

    Aimé par 2 personnes

    1. Bonjour,

      Merci pour votre témoignage.
      Votre perception de cet engin-prison résonnent très fort chez moi.
      Elle p eut aussi être un lieu de pratique, d’observation de ces conditionnements. Mais c’est exercice dangereux tant les scénarios d’identifications s’y déroulent rapidement, se mêlent à ceux des autres conducteurs et nous embarquent dans leurs engrenages.
      Je suis d’accord avec vous : notre société ‘auto’-centrée est simplement à l’image des dynamiques ayant cours en chacun de ses individus… Lorsque ces dernières s’apaisent, le besoin d’aller s’enfermer dans un cube de métal et de plastique disparaît.

      Autre pratique : celle que vous présenter : voir ce qui se passe de l’autre coté, dans le monde sans voiture…
      et réaliser l’ampleur de notre perdition passée,
      et s’émerveiller devant la vie qui renaît…

      A bientôt
      franck

      Aimé par 2 personnes

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s