L’Allégorie de la Taverne

Par vagues, les commentaires des spectateurs s’agrippent comme une houle qui progressivement submerge tout, puis en decrescendo va vers la dispersion.
La prochaine fois qu’un membre de l’équipe qu’ils soutiennent se retrouvera avec le ballon dans les pieds, une nouvelle vague se formera. Il est possible qu’elle se fracasse contre la digue alors que quelques passes jugées savantes mettront le ballon dans les filets de la cage.

Et puis, ce n’est pas si simple de faire se lever des vagues ensemble.
Il faut savoir y mettre ce qu’il faut d’alcool, d’esprit de caserne.
Tout le monde n’a pas non plus les capacités vocales pour entraîner la vague des voix rauques. Les dépourvus de rocailles dans le larynx peuvent participer en saupoudrant le sommet de l’écume des vulgarités et de diverses injonctions : faire ceci, faire cela, aller plus vite, passer ici, courir là bas.

Par compassion ou pour sa propre sauvegarde, ou les deux à la fois, le méditant est celui que l’on ne voit pas. Dans la taverne, ces hurlements téléguidés résonnent et les esprits s’échauffent. La bande passante est sollicitée à son maximum – il n’est pas une seconde où ne sauraient parvenir à se glisser derrière les pupilles un panneau publicitaire de plus, une banderole encore.
Pas une seconde sans commentaire audio pour mieux parquer les esprits.
Le méditant est là, mais on ne le voit pas.


Depuis quelques minutes, il rampe sous les tables. Sans âge, il pourrait être l’enfant espiègle ou le vieillard taquin, l’homme mûr et sage ou le renégat sauvage.
Il poursuit sa progression entre les pieds, les mégots, dans la poussière des chaussures, au travers des miettes de chips.

Les déferlantes ont causé maint naufrage. Le méditant louvoie jusqu’à la source du bruit.
D’un coup sec, alors qu’une nouvelle houle s’apprêtait à s’amplifier, il saisit le câble et débranche tout.

Dans le chaos de l’incompréhension, il se lève et sort de la taverne.

Il attend dehors, sur le sable, jambes croisées et paumes vers le ciel. Il sait parfaitement que l’un d’entre eux trouvera la prise pour rebrancher le biberon dans la bouche des marins graisseux.

Face à la mer, le méditant respire.
Dans un café de bord de plage, les esprits sont subitement confrontés au vide. Les yeux se posent alors sur leurs tourbillons intérieurs…
Toujours personne pour rebrancher.
Comme il est nourrissant le silence lorsque l’écran s’éteint.

Quelques secondes salvatrices qui émergent sur un goût d’amertume : celui de s’être laissé embarquer pour une longue traversée stérile.
Voilà les cris qui reprennent et avec eux, les lumières bleues saccadées, les voix toutes éraillées d’une vie de cri pour commenter.

Le méditant, face à la mer voit l’ombre adolescente s’approcher puis s’asseoir dans le sable, à ses cotés.

-Apprends moi, lui dit-il.

Franck Joseph

©FJ August 2019

Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

 

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