A Bout de Bras

Depuis le point de vue de nos sociétés que, des suites d’un défaut d’humilité, nous nous sommes habitués à nommer modernes, il semble que le seul axe d’évolution envisageable soit d’ordre technologique : soit qu’il s’agisse de capacités techniques pures et froides, soit de mimer dans des sphères non techniques une poursuite de type scientifique.

Le premier de ces cas ne nécessite pas de développement laborieux, tant il est évident de le constater au quotidien : les évolutions scientifiques ont effectivement pénétré de leur sauce l’ensemble des sphères de nos vies usuelles.
Néanmoins, nous le notons, car l’homogénéité de ce constat donne à cette mixture le goût de l’évidence. Nous en sommes devenus si familiers qu’on en viendrait presque à oublier qu’en dessous, et au delà de cette humide et insidieuse béchamel ‘augmentée’, il existe un monde ‘augmentable’.

Il peut être sain, ne serait-ce qu’au détour d’un exercice intellectuel, d’opérer la soustraction :
Réalité augmentée – augmentation = Réalité

Alors il devient possible d’interroger le réel. On apercevra l’autre sphère de domination de ces approches technologistes. Non pas celles des smartphones, PC’s, ou des outils médicaux, mais une partie de nos vies où les codes des sciences et technologies ont imposé leur diktat. de la même manière nous pouvons procéder à l’opération mental qui consiste à ôter les épaisseurs de ces différents filtres pour retrouver l’essence de ce que nous portons à notre regard.

Considérons la sphère pédagogique.
Bien évidemment, les technologies en tant que telles s’y sont allègrement engouffrées. Grossièrement, elles parviennent à peine à cacher leurs quêtes mercatiques et les enjeux financiers attenants.
Mais cela ne s’arrête pas à l’invasion des processeurs et de leurs emballages plastiques. Au delà de cet outil, c’est tout un mode de pensée inhérent à leur utilisation normalisée qui s’est désormais répandu.
C’est ainsi que nous avons évolué vers une approche du contenu pédagogique en silo. De plus en plus compartimentée, la spécialisation croissante que ce type d’approche est censée permettre de concourir à une inhibition du processus de maturité chez l’étudiant.
Ce n’est en réalité rien de moins qu’une déshumanisation qui s’opère à bas bruit.

Le temps, variable qu’il faut nécessairement envisager comme flexible, lorsqu’on traite la matière humaine se voit optimisé. Cette compartimentation concerne autant les sujets enseignés que la manière dont chaque sujet doit désormais être abordé.
Les processus sont normalisés, standardisés, afin d’être reproductibles et applicables partout et par tout le monde. C’est notamment un des écueils des plateformes d‘ e-learning.

La composante humaine, le luxe de l’échange non linéaire, hors sentiers tracés tout cela est passé par pertes et profits…par perte pour profit.

Evidemment la qualité ainsi perdue est largement compensée par la quantité vendue. Il ne faut avoir de cesse de streamliner / optimiser la formule (plans de cours, contenu normé…)….pour vider de son importance celui qui la délivre.

La vérité scientifique est vraie partout et quelle que soit celui qui l’agence et se retient de toute interférence nuisible. Cette déficience en richesse humaine, par nature non chiffrable, ne s’arrête pas aux classes des écoles, on la trouve dans des domaines comme le soin à la personne également.

Parlons aussi des relations commerciales :  originellement, ces dernières étaient exclusives à la relation humaine, pour laquelle elles fournissent un cadre, un prétexte. Elles sont aujourd’hui l’unique finalité de nos rencontres et interactions.
En tant que telles, les relations commerciales, sont devenues objets d’études, normées, optimisées, stratégiques, encadrées d’une myriade de modèles et de cadres visant à cette optimisation.

L’acteur humain n’étant déjà plus la fin de cette opération, n’en est désormais plus non plus le moyen. Par le support informatique, les machines négocient et marchandent entre elles (trading boursier à la nanoseconde).


Sortons de ces considérations sur les exemples de technicisation hors cadre scientifique pour en relever une trait fondamental : il s’agit d’un axe d’évolution totalement exogène. Par la méthode scientifique, filtrons le monde et plaquons cette grille rigoureuse, terne , infantilisante et mercantile.
Brutal, aussi : nos société modernes ont évolué autour de ce mythe prométhéen du tout scientifique, comme la tribu habitant au milieu des marais s’échine à construire avec des matériaux de plus en plus résistants, de moins en moins sujets à la submersion de leur habitation par son environnement poisseux….

…Jusqu’à ce que l’un d’entre eux, animé par un sentiment diffus de ridicule, touché par les pathétiques efforts que sa communauté a mis en place — ou à l’écoute d’un appel profond — se laisse dériver sur un bras boueux, non fréquenté et s’aperçoive que son marais stagnant est relié aux fleuves, puis à l’océan, et qu’au bout de l’océan l’eau et le ciel ne se distinguent pas.

Ce n’est pas parce que ces deux directions sont fondamentalement opposées que l’une ne débouche pas sur l’autre. A l’échelle de la vie d’un homme, il faut parfois avoir cru soi même dans les modèles arrogants et débilitants pour en percevoir l’inutilité, et le ridicule, dans une seconde partie de sa vie. Alors, à l’échelle d’une société, il reste à voir sur quoi cela peut déboucher.

 

Franck Joseph

©FJ June 2019

Les articles et méditations sont disponibles en version papier ici : RECUEILS

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