Invasion

Il en va du sentiment d’invasion comme de la température: il y a la température réelle et la température ressentie. Ainsi, 2 ou 3 degrés Celsius peuvent être bien plus agréables, si le temps est ensoleillé et le vent calme, que 7 degrés sous la pluie et le vent.
De manière similaire, on parle d’insécurité réelle et de sentiment d’insécurité.
Ce dernier est cultivé à souhait par un contexte médiatique, des choix éditoriaux et une foule de données socio-économiques et culturelles.
Si le taux de chômage, le désert culturel, et l’absence de connaissance des phénomènes migratoires sont au rendez-vous, il sera d’autant plus aisé d’agiter le spectre de l’invasion des hordes de Mongols assoiffés de sang patriotes, auprès des populations terrées devant leur poste de TV.

Si nous poursuivons notre avancée du domaine météorologique aux outils d’analyse géopolitique des phénomènes migratoires, et que nous passons aux sphères psychologiques, nous pouvons rappeler à notre bon souvenir l’histoire de la pincée de sel énoncée par le Bouddha:
Elle rend infect le verre d’eau et devient totalement insipide dans l’eau de la rivière.

La vie quotidienne peut être gouvernée par le sentiment d’invasion– l’invasion ressentie.
Celle-ci sera d’autant plus prégnante que le territoire envahi, ou perçu comme tel, est réduit.

-Les enfants, leur bruit, leurs tourbillons, leurs cris, leurs incessantes interruptions et sollicitations infernales…

-Les requêtes ineptes et humiliantes d’une autorité professionnelle qui n’a de cesse de frapper aux portes de nos boites mails ou messageries téléphoniques…

-Le voisinage et sa tyrannie qui nous accule au sein même de notre domicile, dernier rempart de notre intimité, qui tombe sous les coups des basses de leur musicogorrhée, drapeau sonore de leur consumérisme extrémiste…

-Le quotidien en lui-même et sa cohorte d’absurdités égrénées…

Tous ces éléments peuvent rendre explosive une situation où toute objectivité est noyée à jamais sous un flot d’émotions cultivées au fil des jours, des mois, des années.

Deux éléments sont déterminants pour créer le sentiment d’invasion:
-comme pour la météo: le contexte,
-comme pour l’insécurité: l’entraînement (l’arrosage perpétuel des mêmes sentiments).

Par le regard élargi et compassionnel que permet la pratique méditative, il nous est possible d’aborder et d’observer, puis de modeler ces deux critères.

Méditer, c’est redessiner le territoire en travaillant sur la carte.

Voyons à quel point nous créons nous-mêmes les conditions de l’irrespirabilité, par notre absence de plasticité:
Les deux pieds dans le ciment qui durcit, nous voyons dans l’autre l’envahisseur qui achèvera de nous immobiliser, de nous étouffer: ici un enfant, là un voisin, un ami, un étranger…
Mais ce n’est là qu’un point de vue…Le plus fainéant souvent, que nous avons renforcé tant et si bien qu’il jaillit à notre conscience avec une telle fulgurance, qu’il nous est devenu impossible de faire de la place à une vision alternative.

Et la défense erratique, obsessionnelle de notre territoire–mental ou psychologique– est absolument épuisante, car infinie. Une telle approche soulignera les velléités d’empiétement partout, tout le temps et chez tout le monde.

Partons en Inde, dans l’ashram d’un swami et rapidement nous serons en proie aux mêmes persécuteurs fantasmés.

Car l’autre n’est pas un envahisseur tapi dans l’ombre qui guette jour et nuit la moindre ouverture pour se jeter sur nous et piétiner notre identité.
De notre peur, très souvent, l’autre ne sait rien. C’est nous qui définissons ainsi ses intentions. Notre comportement initial est à l’initiative de notre réaction. Nous dessinons le cercle qui nous enferme.
Donner un ordre, c’est dérouler un territoire aux contours fébriles et inviter l’autre à y pénétrer…Nous nous mettons tous seuls dans une disposition d’esprit où le moindre haussement de sourcil chez notre interlocuteur sera interprété comme une volonté de nier notre territoire.
Donner un ordre, c’est dessiner un trait au sol à la craie et attendre (inconsciemment, espérer) que l’autre le franchisse pour qu’on puisse se sentir exister en le défendant.

L’autorité, c’est le besoin de palper nos propres contours pour se sentir exister. C’est un manque douloureux de confiance dans la stabilité de notre existence, dans l’intégrité ontologique de notre être.
Donner un ordre est une stratégie de self-feedback, maladroite et destructrice.
L’autoritarisme, c’est la peur, la croyance dans la non-pérennité, la non-continuité, la non-mutabilité de notre être.
L’ordre sec est une chambre amplificatrice de l’extrême fragilité et superficialité de la compréhension que nous avons de nous-mêmes.
L’ordre ferme est l’écho bruyant et fracassant de notre sanglot intérieur d’enfant apeuré.

L’autre est l’autre, il vit sa vie du mieux qu’il peut à l’instant où nous croisons sa route, avec tout ce qu’il est.

C’est l’espace que nous déployons–ou pas–pour l’accueillir qui déterminera notre sérénité intérieure.

Si mon territoire est large comme le cosmos, qui peut m’envahir?
Qui ne puis-je accueillir?

L’étroitesse de nos conceptions de nous-mêmes et des autres nous sclérose et empêche la vie de couler à travers nous.
Aussi, c’est une vision déformée de soi qui nous étouffe, sans qu’autrui n’intervienne objectivement.

Nous nous imaginons « dignes d’être envahis ». Il y a dans ce sentiment un mélange de manque de confiance en soi et d’une perception de soi idéalisée. La différence entre ces deux composantes n’est qu’apparente: dans les deux cas, il s’agit d’un focus, d’un centrage sur le moi– en creux ou en plein– qui est à l’origine du sentiment d’invasion.

C’est donc sur ce centrage qu’il faut opérer, afin qu’il n’en soit plus un…le centrage est un blocage. L’observation rétablira l’espace et permettra que le rétablissement de la fluidité.

Une alternative proposée est de se centrer sur l’autre (sans tomber dans le travers d’un nouveau centrage trop extrême…) ou sur le rien, sur la vacuité, et son espace infini qui permet tout.
C’est notre espace mental qui définira l’autre comme une menace ou un cadeau.

Les poignées de nos fenêtres intérieures sont à portée de main.
Le meilleur des encens devient infect dans une pièce étroite.

Franck Joseph

FJ Aug 2017

 

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