« Laissez glisser le corps-esprit »: le cadeau (2)

Laisser tomber le corps et l’esprit: Shinjin Datsuraku.

J’ai longtemps tourné autour de ces termes sans jamais les approcher réellement. Je les ai guettés, sachant que, statistiquement ils étaient censés apparaître dans tel ou tel livre.
Je les ai tâtonnés du bout de la patte, comme un chaton découvre bêtement l’oiseau à moitié mort sans trop savoir quoi faire avec.
Souvent j’ai ouvert le four sur cette tarte à moitié cuite.

Le cadeau

Shinjin Datsuraku.
Laissez glisser le corps et l’esprit.
Shinjin: le corps-esprit, c’est pourtant tout ce que je connais.
Il y a peut-être une autre façon de vivre le corps-esprit que ces prismes limitants, qu’il conviendrait de laisser tomber.

Ce n’est pas parce que c’est tout ce que je connais que c’est tout ce qu’il y a à connaître.
Il n’est aucune de mes expériences qui ne passe pas par le corps: douleur, plaisir, dynamisme, fatigue… ou par l’esprit: frustration, intellectualisation, virtualisation, projections, appréhensions…

Si je laisse tomber tout cela, comment pourrais-je encore approcher le monde?
Les deux pieds au bord de la falaise, Dogen nous dit:

-« Vas-y, laisse glisser le corps et l’esprit, fais un pas vers une autre dimension où ils ne te seront d’aucune utilité »
C’est bien pire, en fait: c’est notre rapport au corps esprit, qui par définition, nous interdit l’accès à une autre dimension.

Il ne s’agit de rien de moins que de la fin de notre monde. L’approche que nous avons construite, raffinée, au fur et à mesure des années d’apprentissage ne sert désormais plus à rien. Elle nous emblave et il est temps pour nous de mettre fin à ce mode de fonctionnement.

Cette fin du monde est une mort à soi-même, une mort sans retour.
Que penserait-on du serpent quittant sa peau, qui, quelques minutes après l’avoir quitté, chercherait à la regagner pour apparaître tel qu’il était, prétendant que rien n’a changé?
Une fois que nous avons aperçu l’autre versant de la montagne, pourquoi retournerions nous sous la croûte des nuages gris stagnants?

Laisser tomber le corps-esprit découvre la liberté incroyable qui accompagne la nudité.
Réaliser que nous avons toujours été tout nus sous nos vêtements, tout nus sans le savoir.

C’est notre rapport au monde qui s’effondre. Pendant des millénaires, nous récoltions la pluie en tendant la langue.
Dogen, ou certains de ses amis proches, passaient de temps en temps devant notre hutte en répétant ces mots:
-« Retourne-toi, rentre ta langue. retourne-toi et vois l’eau pure de la rivière qui passe devant chez toi. »

N’ayant jamais bu de l’eau autrement qu’en sortant la langue pour récolter les gouttelettes, nous ne pensions simplement pas qu’une autre manière de s’abreuver eut été existante.

Seul celui de la famille, qui par un concours de circonstances heureuses s’est retrouvé dans la rivière et put ainsi goûter l’eau, sait que cette ressource abondante convient mieux à notre nature et nous libère de la dépendance envers le bon vouloir climatique.
Seul celui là peut dire: « Le vieil homme qui passe devant la hutte… je comprends pourquoi il nous dit cela. »

Presque par inadvertance, le corps-esprit s’en est allé. Et avec lui, tout ce qui fait le cadre au travers duquel j’expérimente le monde. Ce n’est ni un effort accru de pratique, ni des séances de méditation plus assidues, ni une attention plus soutenue.
Au contraire: c’est l’arrêt de toutes ces tentatives.
Le comble de l’ironie du pratiquant veut que, pour arrêter l’effort, pour aller au delà, il faut préalablement accomplir un authentique effort. Sinon, au delà de quoi irions-nous?

La non-pratique parachève la pratique. Mettre un pied dans le vide, à l’appel de Dogen, n’est possible que pour celui qui était auparavant occupé à se promener le long des crêtes des falaises de craie.

Shinjin Datsuraku, c’est se libérer de celui, de celle en nous à qui tout arrive.
Celui qui a mal aux jambes, celle qui entend les moteurs des voitures.
Celui à qui on a mal parlé, celle qui mériterait tellement plus que ce qu’elle a.

L’enfant

La confiance qu’un tel lâcher-prise requiert est énorme. Pour être sur la liste, il faut que le cœur de l’adulte connaisse l’élan de l’enfant.
La foi d’une telle démarche est tellement dé-raisonnable qu’elle devient sur-raisonnable. Elle ne s’opère  vraiment efficacement que lorsqu’elle est déjà amorcée. C’est en cela qu’il n’y a rien– ou pas grand chose–à faire.
On s’appuie alors sur ce que l’on commence à connaître.
Le goût de la vérité est plus fort que la peur. Le souffle de l’enthousiasme de l’enfant éteint la peur de l’adulte.

Il n’y a pas d’aventure plus déroutante, pas d’expédition plus totale.

Bienheureux…

Ici la magie opère: on avancera d’autant plus aisément le pied au dessus du vide que le corps-esprit et le mode d’existence qu’il propose ont montré leurs limites étouffantes.

Une peau percée, et abîmée par les sentiers caillouteux, se délaissera d’autant plus facilement par le serpent.
Une eau pauvre en minéraux, et au goût amer sera plus facilement délaissée.

Le grand saut est bien moins envisageable pour celui contenté par son rapport au monde, celui qui n’a pas pénétré assez profondément les couches de frustration.
Celui qui, encore et encore, s’est plongé dans la matrice de souffrance, jusqu’à en observer les mécanismes profonds d’insatisfaction essentielle, au moment d’avancer, qu’est-ce qui le retient?

Ici aussi, beaucoup de premiers seront les derniers.

Franck

9 commentaires

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s