« Laissez glisser le corps-esprit »: le paquet (1)

« Shinjin Datsuraku »

Bon. C’est un grand maître qui l’a dit. Ça doit être important.
Voilà encore une injonction transmise par la marée du matin. Elle nous vient des vagues ancestrales. C’est une expression de Maître Dogen, encore lui, datant donc du XIIIè siècle.

Il est vrai que cet assemblage de mots rencontre un tel succès au travers des âges…
800 ans. 4/5 de millénaire. Ce n’est pas rien, et ce n’est sûrement pas pour rien que la mer le dépose à nos pieds, au moment où la lune baisse et le soleil monte.

Ce merveilleux présent est pourtant enveloppé des détritus qu’il a amassés le long de son périple. Ils ont certainement contribué à le protéger des carnassiers goulus et à le préserver des disparitions fantaisistes qui se produisent souvent au large de l’océan du temps.

Le paquet

C’est que le Shinjin Datsuraku présente bien des attraits.
Premièrement, ces mots sont emprunts de ce type d’opacité propre aux structures condensées, ce qui laisse présager que, par un quelconque sésame, ils révéleront leur secret à celui qui sait attendre la fin de la cuisson.

Ensuite, de par sa non-technicité, la contradictoire simplicité des termes qu’elle sollicite, cette expression se mémorise facilement. On ne la décode pas pour autant, mais au moins, on la retient.

Linguistiquement, il s’agit d’une impression créée par l’apposition de mots tristes et plats, là où se côtoyaient de joyeux idéogrammes en relief.

Last but not least, elle est colorée d’austérité gris noire. La surface de ces mots est craquelée par une sécheresse particulière aux traductions japonaises. Sur tous les coins de lèvres nerveuses, elle semble nous dire:

« Je parle vite et sec. C’est parque moi j’ai compris et pas vous. Faîtes un effort! Je vais pas vous mâcher le travail. Déjà que je partage mon savoir auprès d’une assemblée qui manifestement ne me mérite pas.
Je prends sur moi pour vous enseigner. Le chemin est frustration. J’ai autre chose à faire et pourtant je suis là pour vous. Faîtes un effort, soyez-moi redevables. »

Avez-vous déjà entendu une de ces voix fragiles prétendre être profonde et tenter d’aller chercher dans les graves les résonances qu’elle n’a pas?

Trop souvent, les traductions ressemblent à un repas laborieux: un mauvais plan de table suffit à garantir  une longue soirée aux convives les plus exquis.
Par sa nature traîtresse, la traduction peut donner lieu à ce type de rapports forcés entre des éléments linguistiques qui ne sont pas faits pour s’entendre.

C’est aussi la définition de la poésie, me direz-vous. C’est vrai, parfois, contre toute attente, une traduction fait jaillir un sens nouveau que même la langue source ignorait. Mais ce n’est alors plus une traduction.

Et si la tentative poétique ne crée rien, ce n’est pas de la poésie. 
Entre mauvaise poésie et traduction bancale, prolifère la sécheresse.

Certains organismes se nourrissent presque exclusivement de champignons.
Une certaine espèce de pratiquants participe à l’écosystème spirituel des terres superficielles en rognant les bouts de sécheresse qui traînent ici et là sur le chemin.
S’ils ne s’en gargarisaient pas si bruyamment, nous pourrions les remercier.
-« Laissez tomber le corps et l’esprit! »
Les hommes en robes noirs aiment se l’entendre dire, pensant qu’ils se mettent dans les pas de ce qu’ils imaginent être un Maître Zen des Montagnes Japonaises.

Saupoudrer ses propos d’opacité stérile (non-poétique) et enrober le tout d’une sécheresse expéditive est une recette simple et efficace pour assaisonner un plat de pratiquants débutants. Déférence, crainte et respect garantis.

Maintenant que nous commençons à éplucher les bouts de plastiques et les amas d’hydrocarbures, nous apercevons, au creux de nos mains, le présent éternel qui s’offre à nous.
(cf: la suite: Laissez glisser le corps-esprit: le cadeau (2))

Franck

 

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