Le Paradis est Pavé de Bonnes Intentions

Dogen dit au sujet de la méditation assise : « il y a quelqu’un dans ce qui n’est pas de l’ordre de la pensée et ce quelqu’un, qui m’assume et qui m’assumait… »

 La question que l’on pourrait alors se poser est la suivante: De qui se réclament-ils donc tous, ceux qui utilisent le nom de Dieu– ou quelque déclinaison locale ou de saison–à tort et à travers?
Que cherchent-ils à justifier, à appréhender?
Ce qui n’est pas du domaine de la pensée n’est pas non plus du domaine de celui qui pense.

Le non-soi dont parle Dogen est en fait le très-soi, le tréfonds du soi.

Que visons-nous vraiment lorsque nous faisons appel à ces termes de non-soi, de Dieu, de Cosmos? Le problème est le même, seuls les mots évoluent en fonction des seuils de libération, de tolérance, de pénétration à ces thématiques par la société. Ce sont les critères sociaux qui évoluent et non le sujet traité.
La quête, plus ou moins superficielle, est la même. Selon les modes, elle se revêt d’habits plus ou moins saugrenus aux yeux de celui qui commente.

Ces jours-ci, ‘Dieu’ revient dans toutes les bouches, sur les plateaux télés et dans les bonnes librairies. Il y a peu de temps encore, il était de meilleur ton de parler d’univers et d’énergies.

Un bon bouddhiste parle en général de ‘non-soi’ (Anatta)

Ici le non-soi n’est pas à entendre comme le contraire du soi, mais comme ce que le soi ne peut saisir.
Ce terme présente l’intérêt de mettre une distance d’emblée, entre celui qui le prononce et la masse des aventuriers de bénitiers.
C’est un cap franchi dans la course à l’humilité. Le non-soi, c’est mieux que les histoires où il faut tendre l’autre joue…Il y a quelque chose d’ostentatoire à dégainer le ‘non-soi’.
Comme souvent, les personnes qui le prononcent bénéficient d’un effet de langage.
Énoncer la chose donne l’impression que l’on maîtrise la chose.
En réalité, on la répète.
Si je lis Emmanuel Kant à voix haute sur la place publique, en y mettant du ton, je fais passer l’envie aux badauds de commenter…Pourtant, je n’y comprends pas deux phrases d’affilée.
C’est le grand problème des mots des autres.
Indéniablement ils aident lorsqu’on en est soi même dépourvu.
Sans aucun doute, en usant du signifiant, je donne l’impression, aux autres et à moi-même que je maîtrise le signifié.
Soyons honnête, qu’en est-il vraiment?
Ou plutôt, allons jouer ailleurs, laissons tomber les mots:

En fait, tant que l’on demeure au niveau du langage, ces considérations ne valent pas mieux qu’un adolescent fronçant les sourcils en jetant le regard vers l’horizon. C’est cultiver le mystère d’apparat. Il ne s’agit pas de marcher sur le bord de mer à 17 ans en tapotant un SMS vaseux pour être Arthur Rimbaud.
Même si ce subterfuge serait bien pratique et économiserait pas mal d’énergie, ce n’est pas comme cela que ça marche.

Il y a une beauté propre au bouddhisme

Du moins, c’est ce que je perçois. J’attends avec avidité que l’on me dessine des parallèles avec d’autres traditions par le biais des commentaires (ici-bas)….
La beauté du Bouddhisme, disions nous, est que, en engageant tout votre être, au delà de tout ce que vous pensez être….cela ne vous engage à rien, puisque’finalement, il n’y a personne à engager. C’est peut-être difficile, frustrant et tout et tout…mais, au mois, c’est très drôle. C’est la meilleure blague au monde.

C’est aussi l’apport du Mahayana. Du moins, c’est ce que le Mahayana a su souligner, raviver dans les différentes nécroses idéologiques qui avaient cours jusqu’à son avènement.
De quoi s’agit-il?
De directions.
Le Mahayana, c’est la direction.

Prenons le non-soi: Tant que l’on est, nous ne pouvons être le non-être.
Nous pouvons, en revanche, viser le non-soi.
Et la magie se produit: en aspirant avec force et honnêteté, j’opère un changement de paradigme.
Je mets en branle tous les éléments, j’active les dynamiques, et les choses se passent.
Il convient cependant de travailler, de sculpter encore et toujours la pureté de cette intention.
La démarche est asymptotique: la courbe du soi ne rejoint jamais vraiment l’abscisse du non-soi. Elle tend à la rejoindre. Dans le système de coordonnées au sein duquel la courbe s’exprime, l’infini est la mesure.
La courbe n’en a que faire de toucher ou non cet axe.
Elle a tout le temps. Elle a plus que le temps, elle a l’éternité.

Cette disposition est très forte puisqu’elle a pour effet de perdre totalement de vue la nécessité de parvenir à son objectif. C’est aussi en cela qu’elle est totalement révolutionnaire…a fortiori dans un monde gangrené par cette mentalité objectif/résultat.

Le non-soi, c’est ce que l’on vise. Il importe de viser vraiment. Lorsque la flèche est décochée, nous l’avons disposée de manière optimale pour qu’elle parvienne à ce vers quoi elle pointe.
De l’extérieur, le Pèlerin du Zen peut sembler être un pointilliste obsessionnel lorsqu’il assure ses pas successifs en Kinhin.

C’est l’intention qui compte

 Il y aura toujours un autre pied pour pratiquer encore, une autre flèche à envoyer, et l’inspiration toujours renaît du fond de l’expiration.
Ce sont toutes ces bonnes intentions que l’on met les unes derrière les autres, sans prétention à l’objectif atteint.

Le paradis est pavé de bonnes intentions.
Un pas derrière l’autre, la marche méditative nous montre le chemin du paradis.

Autre disposition du Mahayana: les vœux du Bodhisattva, dont le premier est le suivant:

-« Aussi nombreux que soient les êtres vivants, je fais le vœu de les libérer tous. »

Bien évidemment, si nous cherchons à atteindre cet objectif, le simple fait de prononcer ce vœu avec honnêteté creuse le sillon de la frustration et de la souffrance. Ce volontarisme puéril n’aura d’autre effet que d’élimer notre fragile estime personnelle. A moins que nous n’y éprouvions un plaisir pervers…
En revanche, se mettre dans la disposition, être prêt à sauver tous les êtres, faire comme si, et s’assurer, ce faisant que notre aspiration demeure vivace et la moins entachée possible.

Le Bouddhisme Mahayana permet de créer le monde.
A force de faire comme si, on fait quand même.
A force de faire comme si, on participe au cela qui se fait.

Franck

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